(Merci @aurelberra et @BlankTextField pour l’info !)
Le projet du NMO (Netherlands Organization for Scientific Research) s’inscrit dans un effort universitaire, qui s’est intensifié ces dernières années, pour mettre au jour les pratiques de lecture et d’écriture des premiers siècles de l’imprimerie (entre autres : Reading Material in Early Modern England de Heidi Brayman Hackel; Used Books de Sherman; Too Much To Know d’Ann Blair; Book Use, Book Theory (1500-1700) de Cormack et Mazzio; Marginalia : readers writing in books de Jackson, etc.).
Son ambition est grande (si je me fie à l’à-propos) : il s’agit en effet de créer une « plateforme transnationale » pour permettre à la communauté scientifique de voir et d’étudier les annotations des « lecteurs » (alors que, jusque-là, les spécialistes de l’annotation étaient manifestement isolés) dont on aura compris qu’ils sont plutôt des manipulateurs du texte; d’offrir à de jeunes chercheurs des formations pour identifier la main d’un annotateur (c’est en effet l’activité première de toute personne qui s’intéresse aux annotations : situer très clairement leur contexte de production et d’énonciation); de diffuser gratuitement leurs résultats dans des revues, des expositions ou sur Internet. Le projet bénéficie par ailleurs de l’appui d’Anthony Grafton (voir « Histoire de la page, de l’antiquité à l’ère du numérique« ), qui a livré un fonds important, celui de Gabriel Harvey (voir mon billet), annotateur humaniste aujourd’hui bien étudié. Il est, enfin, placé sous le patronage de la main et notamment du doigt qui,
, dans les manuscrits humanistes, pointaient si souvent vers le texte (pour des raisons que Sherman analyse très bien dans son histoire de la manicule). Une manière de nous rappeler, donc, que les « Digital Humanities » est un mouvement matériellement inscrit dans des gestes dont les procédures transforment notre compréhension des documents (ici, le texte annoté et informatisé, différemment manipulé, à l’aide de nouveaux « outils » – encore qu’il faudrait évaluer leur intérêt) et, par conséquent (ou probablement), notre perception du monde.
Parenthèse fermée; je reviens au projet et à la sélection proposée, qui n’est pas encore très importante. C’est qu’elle doit en effet bénéficier de l’apport des membres (une simple inscription, gratuite pour faire partie du groupe et envoyer ses propres fonds; 46 personnes sont aujourd’hui enregistrées). Pour l’instant, donc : on trouve les annotations de Gabriel Harvey et d’autres lecteurs du 15ème au 17ème siècle.
Je m’intéresserai donc plutôt aux « outils » proposés. L’interface (vieillotte) se compose essentiellement de trois zones. La première permet d’accéder à chaque page de l’ouvrage annoté; la deuxième aux annotations du manipulateur (ou « lecteur »), séparées-blocs par des formes colorées et réalisées par les utilisateurs eux-mêmes (ronds, carrés, rectangles, etc.); la troisième à un espace de travail, qui comprend des transcriptions des annotations, une liste des contributeurs, une possibilité d’export en PDF (des annotations et des pages scannées). On peut également uploader un document et en chercher un autre à partir des métadonnées qui auront été renseignées par les participants (auteur, édition, transcriptions, etc.).
N’étant pas paléographe, je serais bien en peine de faire la liste des manques de l’interface… Mais si je suis la ligne du projet : puisqu’il a une vocation éducative, on devrait pouvoir constituer de petits groupes de travail (peut-être même dans d’autres espaces qui communiqueraient avec ANO via une API). Ensuite, le moteur de recherche permet peut-être de les rechercher, ces annotations transcrites, mais elles manquent d’une vision d’ensemble. Tous les « outils » proposés permettent en effet de les distinguer les unes des autres, de fabriquer basiquement des ontologies (métadonnées) mais apparemment pas de les lier pour donner à voir des structures (thématiques, données linguistiques, etc.) ou d’en créer d’autres, plus « parlantes » (encres utilisées, longueur, situation géographique, etc.). Or, dans ces fonds anciens et compliqués, on a besoin de cohérence sémantique. Et visuelle : l’ensemble des métadonnées produites devraient donc permettre de donner à voir plus tard, une fois que les pages scannées auront toutes été travaillées, les données récoltées dans une cartographie intelligible ou dans des technologies intellectuelles pertinentes (tableaux, index, etc.). Pour le « grand public », ce pourrait par ailleurs être l’occasion de naviguer dans des oeuvres connues (le Tite-Live ici) à partir de la vision d’un homme du XVIème siècle qu’on aurait ordonnée en parcours cohérents, traduits et déterminés (Le Tite-Live par thèmes/symboles/ remarques de Gabriel Harvey, etc.). Une façon, par exemple, de rendre plus perceptible le travail des théoriciens de la réception des oeuvres. Et de faire collaborer les spécialistes car un professionnel de la scénarisation des parcours sera sans doute nécessaire.
Si les Digital Humanities peuvent nous aider, c’est donc à tirer de nouveaux enseignements, de nouvelles lectures d’anciens documents de manière à les retrouver vierges (c’est la valeur heuristique des sciences), comme une surface dont on découvrirait, une fois nettoyée, qu’elle était depuis le début un miroir dans lequel on tentait sans le savoir de se regarder.


