ReadMill, c’est une start-up qui s’est construite autour d’un produit phare : une application iPad, déclinée en site web, qui permet à un utilisateur de produire des annotations (qu’il s’agisse d’une note ou d’un passage surligné) ou de visualiser celles produites par d’autres. Autant de traces que ReadMill se charge de convertir en données puis en informations utiles pour les éditeurs partenaires (un groupe indépendant vient de signer avec l’entreprise). Son avenir est encore incertain mais son dynamisme force l’admiration (je parierais ainsi plus sur ReadMill que sur SubText, HighLighter, Findings, MobNotate ou Open Margin…).
La petite start-up se développe en effet sans arrêt. Qu’il s’agisse ainsi de développer une cartographie des annotations (The Book Report), un réseau externe à son application, une synchronisation par le cloud, une API, un bookmarklet pour récupérer les annotations du Kindle, un plugin Chrome, un OCR, un annotateur de pages web, etc. ReadMill semble sur tous les fronts. Son application n’est certes pas encore idéale et il y manque entre autres des possibilités d’indexation/classification des annotations ou une gestion beaucoup plus fine de nos bibliothèques (plus de 20 livres et ça devient inutilisable) mais c’est déjà pas si mal. Dernier lancement : un outil dédié aux auteurs.
Ce n’est en fait « rien d’autre » qu’une distinction des statuts, que des réseaux comme GoodReads ou Librarything (dernièrement Entrée Livres) ont privilégié depuis longtemps. L’auteur sera ainsi sollicité pour répondre directement à ses lecteurs dans les marges de ses livres, sur le modèle expérimenté par Copia en février dernier (qui compte par ailleurs vendre les livres postérieurement annotés). Rien de « révolutionnaire » ici (la période 1700-1820 est même celle de l’explosion de la publicisation des annotations en Angleterre) mais ça ne doit pas nous empêcher pour autant de suivre ces évolutions et de voir dans quel contexte nouveau elles s’inscrivent.
Quatre remarques donc :
- La postériorité de l’annotation sur le texte est importante : elle fonde une relation jugée « authentique » avec un autre opérateur du texte (le lecteur) parce qu’elle ne passe pas par l’entremise d’un éditeur. Il faut en effet bien distinguer les annotations (ici des marginalia) produites en amont (les éditions critiques, par exemple) des annotations produites en aval, une fois l’ouvrage imprimé et diffusé (c’est une distinction que fait très justement le philologue Louis Hotz et que suit son confrère A. Tura). Or, dans l’imaginaire du web, tout ce qui passe par des intermédiaires est suspect : c’est pourquoi ReadMill privilégie une relation prétendument directe, dont on peut vérifier, en direct, le commencement, le déroulement et la conclusion.
- La distinction des statuts est essentielle dans le cas des annotations : 1 - les chercheurs ont en effet pu montrer que leur perception et leur degré d’utilité variaient en fonction de celui qui les produisait. Ainsi, suivre les marginalia d’un « auteur », c’est suivre celui qui est garant du sens de son propre texte (étymologie du terme), celui dont les productions périphériques sont le plus à même de l’éclairer. Mais les « lecteurs » sont aussi des « auteurs » qui défendent leurs propres productions textuelles (critiques, évaluations, etc.) ! Des chances, donc, qu’on observe à terme des conflits de légitimé (auxquels GoodReads n’a pas su encore faire face) qui sont de toute manière propres à l’écriture marginale (voir par exemple Scientia in Margine, sur les annotations dans les manuscrits médicaux médiévaux). 2 - Dans une stratégie marketing, distinguer des statuts, c’est distinguer des cibles et réduire ainsi la marge d’erreur d’interprétation des annotations produites. L’histoire des marginalia est en effet aussi une histoire de l’évolution d’identités émergentes (le copiste, l’auteur, le lecteur, l’éditeur, etc.) qui se sont peu à peu affirmées dans l’espace graphique de la page. Or, l’attribution d’une marginalia à tel ou tel statut social a un impact sur leur compréhension et, par conséquent, sur leur traitement en tant que données et sur leur conversion potentielle en informations exploitables.
- Car l’outil développé par ReadMill est surtout une banque d’orientations pour les auteurs (comme il l’est pour les éditeurs), invités à écrire à partir du feedback de leur lecteur (voir le dernier billet de H. Guillaud) et à suivre leur progression, signalée sur Twitter. Ce cadre de relations devrait avoir un impact sur la production des annotations dans ce type d’applications « grand public » (c’est une hypothèse du moins; à vérifier), qui se diversifieront peut-être plus pour s’ouvrir davantage au commentaire analytique.

