Dans ma quête d’études sur l’annotation, je suis tombé sur un article dense et important de Joanna L. Wolfe and Christine M. Neuwirth rédigé en 2004. Les deux chercheuses se demandent en effet si la production d’annotations sur écran facilite les procédures de lecture (ou si, au contraire, elle les entrave) et si le partage des annotations, la visibilité accordée au passage d’un lecteur peuvent perturber/altérer la lecture d’un autre. Avec cette ambitieuse ambition : mieux renseigner les concepteurs de logiciels de lecture sur des pratiques méconnues en proposant une synthèse de dizaines de travaux déjà réalisés sur l’annotation; donner aux professeurs des clefs pour apprendre à leurs élèves comment développer des stratégies de lecture efficaces.

Formes et fonctions des annotations

Wolfe et Neuwirth commencent par distinguer quatre fonctions de l’annotation (cette typologie est assez pauvre; on pourra se reporter à H. J Jackson et Slights – entre autres – pour des distinctions plus fines) :

  • Faciliter la lecture et la rédaction de travaux (écriture des sources, acquisition et structuration de connaissances, contextualisation d’une citation, collection de passages qui feront l’objet d’une réécriture, résumés dans les marges des manuels, etc. autant d’éléments qui amélioreraient nettement les « performances » des étudiants - en termes de temps de travail, relativement réduit car optimisé, et résultats obtenus -selon les travaux réalisés par Higgins, Simpson et Nist)
  • Suivre le chemin parcouru par un autre lecteur
  • Donner des informations utiles aux auteurs
  • Signaler d’importants passages et thématiques (quitte à les revoir plus tard)

L’écriture des annotations peut par ailleurs prendre des formes très variées, notent Wolfe et Neuwirth, du passage souligé/surligné, au commentaire marginal et autres astérisques (voir par exemple Sigla and select marginalia in Greek literary papyri de McNamee). Une grande variété de signes, donc, qui occupe une part importante du temps de lecture (jusqu’à 25 %  pour l’annotation contre 22 % pour la prise de notes) et qui est souvent peu lisible pour un autre lecteur (ainsi, souvent les annotateurs se vantent de l’originalité de leur système sémiotique, quand il est largement hérité, comme le remarque très justement H. J Jackson).

L'annotation dans un groupe de travail

Pour autant, les universitaires parlent très souvent de leurs annotations et de leurs stratégies de lecture avec leurs collègues. Cette socialisation des annotations (qui n’étonnera pas l’historien) a un impact sur leur production. Une étude, mentionnée par Wolfe et Neuwirth, a ainsi montré que ceux qui mènent un groupe de travail et de lecture ont tendance à produire beaucoup plus d’annotations (voir « Introducing a digital library reading appliance into a reading group« ), probablement parce qu’ils sont chargés de fournir un compte rendu à la fin de la séance et que sa bonne tenue dépend de leur degré de présence, favorisée par l’annotation.

Des études encore à mener

On peut donc imaginer que des groupes de travail en ligne perceraient facilement. Mais la plupart des annotateurs n’aiment pas produire à partir de l’écran d’une part parce qu’ils craignent la disparition de leur production, une fois la mise à jour d’un texte réalisée et d’autre part parce que la navigation est plus aisée sur l’imprimé (les choses ont un peu changé depuis). Wolfe et Neuwirth plaide ainsi pour une meilleure connaissance des opérations matérielles/intellectuelles des lecteurs (lieux où commencent/s’arrêtent une lecture, nature de l’écriture, documents combinés, allers-retours entre les supports, etc.) et le développement des études qualitatives (lecture des logs, enregistrement des écrans, interviews/questionnaires) qui permettaient l’ajustement des logiciels de lecture (les gestionnaires et les managers ont par exemple tendance à fréquemment repérer des dates dans des documents; pourquoi ne pas proposer, par conséquent, l’ouverture d’un calendrier, synchronisé avec le document, qui permettrait de les extraire et de les ordonner ?)

Avantages et désavantages du partage d'annotations

À l’époque où l’article fut rédigé, les recherches sur la publicisation des annotations étaient encore inexplorées. Mais des études intéressantes avaient déjà établi quelques résultats. On sait par exemple que la lecture des annotations réalisées par un autre lecteur augmente peut-être le temps de lecture mais améliore aussi la mémorisation des éléments les plus importants (Cashen and Leicht; Crouse and Idstein; Schumacher and Nash), surtout quand ces éléments ont été soulignés par un lecteur reconnu (Fowler and Barker; Marshall) même si l’investissement personnel reste toujours plus fructueux (Fowler and Barker; Rickards and August; Schnell and Rocchio). Les étudiants recherchent cependant fréquemment des textes de littérature/philosophie annotés, qui facilitent leur lecture en balisant et en défrichant des chemins réputés arides et broussailleux.

Mais les auteurs eux-mêmes (écrivains mais aussi architectes ou médecins , voir Luff, Heath, et Greatbatch) ont besoin d’un accès à la lecture de leurs pairs – qui passent en partie par les marques laissées dans des textes – pour repérer des changements effectués sur des plans, pour consulter rapidement l’historique d’un patient ou pour anticiper les besoins de lecteurs dont on aurait analysé les remarques marginales (Schriver). Or, pour l’instant, alors que chaque document a des publics différents (Dautermann; Doheny-Farina) et que chacun joue un rôle crucial dans l’élaboration d’une écriture qui mériterait, par conséquent, une négociation entre ces publics, ils sont beaucoup trop mal identifiés et analysés par les auteurs et les éditeurs (Huettman).

D’autres études, remarquent toujours Wolfe et Neuwirth, mettent cependant l’accent sur les aspects potentiellement négatifs de cette publicisation, notamment en milieu scolaire. Un cours déjà balisé va par exemple avoir tendance à démobiliser les étudiants, moins impliqués dans la production d’écrits (prise de notes, etc.) nécessaire à l’appropriation du cours. Leur esprit critique a également tendance à s’affaiblir : les étudiants qui ont reçu ce type de matériau mettent en effet moins d’énergie, dans leur dissertation, à convaincre leur lecteur de la validité d’un argument qui aurait déjà été construit (le texte annoté dont ils se servent pour construire leur copie). À l’inverse, les passages soulignés n’auraient aucun impact sur l’écriture des étudiants mais renseigneraient sur les « points de consensus » d’un texte, c’est-à-dire les lieux de la lecture qui posent le plus de problèmes ou qui sont les plus valorisés. Enfin, certains lecteurs se montrent agacés et gênés par la présence de commentaires marginaux, qui empêchent la poursuite de la lecture (Nichols et al.)

L'impact des interfaces sur les pratiques d'annotations

Les bienfaits et les méfaits du partage des annotations est cependant tributaire du dispositif graphique et technique qui les rend possible. Des étude citées par Wolfe et Neuwirth (« Effects of Interfaces for Annotation on Communication in a Collaborative Task » et « Studying and Annotating Electronic Text« ) ont ainsi pu montrer que les difficultés rencontrées dans un texte faisaient l’objet d’un meilleur repérage et d’une meilleure écriture lorsque les étudiants pouvaient les signaler entre les lignes ou dans la marge qu’en bas des pages. Autrement dit : la production de commentaires est plus importante selon la proximité autorisée avec le texte.

Le dispositif de visualisation, d’écriture et de proximité avec le texte influe aussi sur la production de réponses. On a en effet beaucoup plus tendance à réagir à l’écrit d’un autre lecteur si cet écrit est situé marginalement ou entre les lignes. De la même façon, la visualisation des commentaires réalisés a un impact sur l’écriture de nouveaux commentaires. Par exemple, on ne répète pas des questions déjà posées. Ce phénomène a l’avantage de désengorger le texte et de faciliter la lecture des questions par l’examinateur mais il affaiblit la connaissance qu’on pourrait avoir d’un public et des passages les plus problématiques. La présence d’annotations  détournent également l’examinateur (le professeur, par exemple) de passages que des étudiants ne signalent pas mais qui mériteraient pourtant des éclaircissements.

Copia lecture social social book21 Bienfaits et méfaits des annotations partagées

Quelles conclusions pour les applications grand public (ReadMill, Reading Life, Open Margin, etc.) ? D’abord, en effet, les dispositifs spatiaux, visuels et scripturaux influent sur la production des annotations. Si, par exemple, Copia autorise le commentaire marginal, force est de constater que les annotations produites sont avant tout phatiques et émotionnelles. Pour une raison très simple : les annotations s’accumulent, s’empilent, sans qu’il ne soit jamais possible de répondre à l’une d’elle. À l’inverse, Kobo, avec Reading Life, a mis au point un chat, implanté dans chacun de ses livres, qui permet de s’engager dans une discussion. Mais les lecteurs s’engagent-ils pour autant ? Si les études ont montré qu’ils sont davantage stimulés, elles ont également mis en évidence la faiblesse quantitative des annotations ainsi produites. Enfin, il faut voir dans l’évolution des stratégies commerciales des applications grand public, qui s’orientent de plus en plus vers un ciblage universitaire (ainsi de Copia, de SubText ou HighLighter), la validation d’études déjà menées, pour lesquelles l’annotation est avant tout une pratique de lettrés ou, du moins, le propre de la lecture d’étude.