Critique au New York Times, et annotateur compulsif (comme tout bon lecteur, sans doute), Sam Anderson a dernièrement publié ses annotations marginales pour son journal. Durant une année, il a ainsi annoté, marqué, disséqué des textes puis sélectionné ce qu’il estimait être le meilleur de sa production. En publiant ainsi son matériau, Sam Anderson entend donner à voir non seulement la manière dont il travaille mais également un échantillon d’une forme de critique, censée être la plus aboutie, la plus intime et la plus authentique.

marginalia annotations sam anderson Lannotation et sa temporalisation

On peut évidemment revenir sur le caractère prétendument « authentique » de cette démarche, aussi bien sur celle du lecteur-scripteur dont la page ne servirait qu’à enregistrer, avec la plus grande fidélité, et les empreintes et les humeurs (ce qui revient à se demander dans quelle mesure les traces dans les livres sont bien des signes de l’identité) mais l’on manquerait peut-être quelque chose de plus fondamental à mon sens : l’importance donner au temps par l’annotateur comme outil d’organisation de sa collecte et de sa mémoire.

Trop occupés à vivre ou trop occupés pour vivre, nous nous laissons en effet souvent des indications, des points situés dans le temps (photos, films, annotations, etc.), qui doivent, retrouvés, fournir la trame de notre existence à raconter, c’est-à-dire reconstituée à partir des cailloux que nous nous étions laissés et que nous attendions secrètement de pouvoir retrouver lorsque nous en aurions le temps. Mais au moment des retrouvailles, chacun se rend bien compte du caractère désordonné de ces objets (qui ne sont pas encore des souvenirs) : ils appartiennent à une durée qui nous est trop propre, à un temps-pour-soi que personne ne partage et qui n’est, par conséquent, pas communicable; ainsi nous trouvons-nous dans l’impossibilité de léguer notre testament. Il nous faut alors adopter un certain nombre de normes qui, partagées par un ensemble de personnes, sont chargées de domestiquer cette matière et de la rendre lisible pour ceux-qui-se-souviendront. Le temps des horloges est l’une des normes sans lesquelles nos expériences ne seraient pas communicables et exploitables (c’est pourquoi ReadMill propose la domestication des annotations par un outil de temporalisation).

ReadMill Marc Jahjah timeline lecteur Lannotation et sa temporalisation

Ainsi du travail de Sam Anderson. Un double mouvement est en effet à l’oeuvre : il s’agit bien de découper chaque annotation en portrait (lignes verticales de séparation, division en mois, pour que l’annotation et les marges aient une unité et une autonomie, que rend possible le cadre fini, nécessaires à sa présentation) mais un ensemble d’éléments graphiques (ligne horizontale-Fil-d’Ariane, ensemble des mois qui forment une année, répétition des signes-symboles – « play », loupe – et des normes de présentation : référence de page, transcription) rendent en fait compte d’une volonté de l’annotateur de faire oeuvre à son tour dans les marges (ou les pas) de l’auteur, comme si le cadre talismanique du texte s’était déplacé vers ses marges, de manière à retrouver, après que la durée fut objectivée par le temps, la virginité de sa propre voix grâce à une éditorialisation qui l’en rend étranger et qui lui donne l’occasion de contempler une vie devenue la sienne.