H. J. Jackson propose dans son étude consacrée aux notes marginales (Marginalia: Readers Writing in Books), et pour la période qui le concerne (1700-2000, Angleterre), de diviser leur « empire » en trois royaumes :
- Le premier (1500-1700) révèle un conflit important des légitimités, d’une conquête de l’autorité, qui se manifeste matériellement, dans l’espace même du livre, par l’introduction de commentaires dont le but – notamment au XV°s – est de guider et contrôler l’interprétation biblique des lecteurs (ou, dans le cas des élèves, de les pousser à faire valoir leur allégeance à cette autorité – celle du professeur – en écrivant eux-mêmes la docte leçon dans les marges prévues à cet effet ainsi que le révèle par exemple la Collection Rosenthal – 242 livres annotés d’avant 1600). C’est sans doute pourquoi, explique ailleurs Jean-Marc Châtelain (Le Livre annoté), la Renaissance est une période où les humanistes opposent au commentaire la sincérité de l’annotation, seule capable de restaurer le sens véritable du texte, encombré de vêtements serrés. Les lecteurs commencent ainsi au XVII°s, alors que la Guerre civile éclate en Angleterre, à faire-valoir leur regard dans les marges des textes. Le perfectionnement des technologies de repérage (index, table des matières, concordancier) déleste parallèlement l’annotation de certaines de ses fonctions (repérage) qui l’éloigne des opérations humanistes (extraction, collecte).
- Le deuxième (1700-1820) est une évolution naturelle du premier : parce qu’elles deviennent plus personnelles, les annotations font paradoxalement l’objet d’une publicisation (et Jackson parle donc de « Royaume de la sociabilisation », point qu’il reprendra et développera dans son livre consacré exclusivement aux marginalia des romantiques). Les livres circulent en effet plus : ils s’échangent, se prêtent, passent de mains en mains (pratique que les cabinets de lecture consacreront au tout début du XVIII°s); les annotateurs ont alors parfaitement conscience que les inscriptions qu’ils laisseront seront lues. L’évolution du marché du livre et l’organisation matérielle de la page (les notes imprimées des éditeurs passent des marges au bas des pages au XVII°s) permettent ainsi une évolution du statut du lecteur et de l’auteur, plus indépendants face aux autorités du savoir. Certes, la circulation publique des annotations existait bien avant le livre imprimé (un scribe pouvait par exemple recopier un manuscrit en entier avec des marginalia rédigées par un lecteur antérieur, si bien qu’il est parfois difficile, remarque A. Turo dans « Les Marginalia comme pratiques et documents » et McNamee (2007, voir plus bas), de retrouver la main qui a initialement produit une annotation (apographe), qu’il s’agisse de celle du copiste ou du correcteur dans le cas des marginalia purement fonctionnelles); la différence, c’est qu’elles ne sont plus transmises de façon anonyme (quelques exceptions dans l’antiquité grecque où l’on a retrouvé des ex-libris – marques de propriétés – d’élèves – McNamee, 2007). Autrement dit : l’arbre généalogique (le stemma) est plus facile à dresser. Pour le prouver, Jackson mentionne l’édition d’un livre qui est passé de mains en mains du XVIII°s au début du XIX°s et dans lequel chaque annotateur est identifié (plus tard, le poète Ezra Pound, après avoir acquis un livre annoté, tiendra à préciser : « Je ne suis pas responsable de ces notes » !). La transmission des annotations identifiées, soucieuse d’un destinataire, est donc relativement récente. Ainsi de cet antiquaire (Francis Douce) qui annotait ses livres dans le but de les améliorer et de fournir à ses collègues, qui les consulteraient, une édition corrigée; ainsi de cette lectrice (Mary Astell), intégrée dans un cercle de lecture, qui s’excusa d’avoir annoté l’un des livres qu’une autre lectrice lui avait prêté (Lady Mary Wortley); ainsi des amis de Coleridge qui lui offraient leurs livres pour qu’il les annote. Bref, à cette époque, les annotateurs écrivent bien avec un lecteur en vue.
I ask pardon for scribling in Y[ou]r La[dyshi]ps Book. The Author is so disingenuous & inconsistent yt no lover of Truth can read it withoud (Mary Astell à Lady Mary Wortley).
- Le troisième (1820-2005) est celui de l’intimité, de la privatisation des annotations. Le développement des bibliothèques au XIX°s, donc d’une circulation institutionnelle et rigide des livres, impose en effet le règne du « tabou des marginalia » : écrire dans les marges devient une pratique honteuse. Comme elles ne s’adressent plus explicitement à un lecteur susceptible de les lire (de nombreuses exceptions existent cependant : les pratiques contraires coexistent toujours - ainsi de Valéry en 1927, en marge des marginalia de Poe…), elles bénéficient de systèmes sémiotiques plus complexes ou plutôt, plus difficiles à déchiffrer (voir à titre d’illustration la série Pratiques d’annotations). De là à considérer que les marginalia seraient une expression de la personnalité d’un lecteur…Une vue de l’esprit selon Jackson.
On pourrait sans doute compléter ce tableau et proposer un quatrième royaume : celui de la capture du lecteur par les marges informatisées (2008-2012). Historiquement, la présence des marges n’a certes pas toujours été l’expression de la marge de manoeuvre laissée aux lecteurs* et leur développement, jusqu’au XVI°s, a plutôt donné un pouvoir aux commentaires autorisés, imprimés et réglés, c’est-à-dire prévus matériellement par les réglures dès la conception du manuscrit et du livre (comme en témoigne la standardisation de la Glossa Ordinaria aux XI°s-XII°s, la fixation de la Torah du VIIème au Xème s ou du Talmud aux XIVème s-XVème, accompagnés d’un apparrat critique). L’interlignage servait par ailleurs lui aussi à recueillir les inscriptions des lecteurs au temps du rouleau (McNamee, 2007), pratique que changera l’avènement du codex (IIème s apr. J.-C.). Mais un changement a lieu aux XVI°-XVII°s qui voient muter matériellement le livre, du fait de l’alphabétisation (au moins en Angleterre) de la population, alors désireuse de faire ses gammes marginales. Dès lors, la marge devient bien un espace de contestation et d’expression. À un discours – celui de l’affranchissement du lecteur – a donc lentement été accolée une forme éditoriale (la marge) que l’on retrouve aujourd’hui exploitée et inversée. Car la marge est devenue – au moins en partie – et ce, dès 2008, avec l’avènement de BookGlutton (on pourrait sans doute faire remonter ce constat aux premiers traitements de texte) jusqu’à aujourd’hui (avec la multiplication des dispositifs marginaux : ReadMill, Kindle, iBooks, MobNotate, Open Margin, SubText, etc.) l’outil par lequel, sous convert de liberté et dans le prolongement des discours idéologiques du web dit « 2.0″ (Cf. Le Web collaboratif), le lecteur est encouragé (tout comme l’auteur, que ce soit avec Copia ou Kobo Pulse) à produire des marginalia de lecture (pratique qui se développe, dans le cas des auteurs sur leurs propres manuscrits, dans les dernières décennies du XVème s, fruit d’une non concertation avec le fabriquant du livre – la contractualisation des marginalia dans les applications de lecture inverse cette tendance), ces traces inscrites dans une économétrie de la lecture /une industrie de la captation et comprises dans un geste éditorial auquel elles participent pleinement et originalement.
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* Dans Annotations in Greek and Latin Texts from Egypt, K. McNamee (2007) montre que les marges des rouleaux – jusqu’au IIIème s, date à laquelle apparaîtrait une « culture des marges« selon Pfersmann, 2011 – avaient une fonction surtout esthétique (retrouvée par le Moyen Âge et ses enluminures marginales). Propos à nuancer car deux types de dispositions graphiques ont coexisté dans l’Antiquité : le commentaire à lemmes, autonome, rédigé sur un autre espace que le texte (mais relié à lui par une indication en tête de chaque commentaire du passage commenté) et le commentaire marginal inscrit sur le même espace, deux formes qui se rapprocheront du VIème au VIII°s (même s’il existait déjà des effets de transaction : un contenu marginal pouvait servir de brouillon à un commentaire à lemmes et vice-versa) – voir L. Holtz, p. 101-119

