On en avait parlé sur twitter avec Hadrien Gardeur (Feedbooks) et eBouquin (voir le billet de Clément : Open Margin, l’outil de partage de notes idéal ?) : le gros problème du partage des annotations, effectuées dans les marges d’un livre numérique puis diffusées sur Facebook/Twitter, c’est leur contextualisation.
Impossible, en effet, d’accéder directement, depuis une annotation/un passage partagés sur les réseaux sociaux (numériques), à sa position dans le livre. Dans l’application Kobo, par exemple, si je sélectionne une portion de texte et que je la diffuse sur Facebook, le lien alors proposé dirige le lecteur vers la boutique de l’entreprise. À l’inverse, 24Symbols propose la création d’une url unique pour chaque portion de texte partagée qui alors renvoie à son exacte position dans le livre :
Fragment et portion
Cette divergence correspond à deux manières de concevoir l’extrait. Dans un cas, celui de Kobo, on a affaire à des fragments, c’est-à-dire à des éléments textuels autonomes, qui peuvent se comprendre sans le texte dont ils sont extraits. Le travail d’éditorialisation de Kobo (titre, auteur, etc.) consiste seulement à donner des éléments d’interprétation (une citation, attribuée à Rimbaud, diffèrerait, dans sa réception, d’une citation attribuée à Baudelaire, par exemple) et de direction (vers la boutique). L’éditorialisation est donc comparable à une opération chirurgicale : l’extrait amputé est greffé à une plateforme (Facebook, Twitter) par un dispositif assuré par Kobo. Mais l’opération est impossible sans la compétence du lecteur : à lui revient la tâche de sélectionner le passage, de considérer qu’il est autonome, compréhensible (ce que remarquait bien le New York Times), compte tenu de la marge de manoeuvre qui lui est permise et du cadre interactionnel dans lequel il s’inscrit (Facebook, Twitter). Ainsi, je choisis tel extrait, dans l’application Kobo, parce que je sais qu’elle ne permet pas de renvoi exact. Ce que je repère, c’est ce qui est susceptible d’être partagé sans souffrir de contextualisation. À l’inverse, je choisis un plus large éventail d’extraits avec 24Symbols : je sais que l’extrait sera recontextualisable, que l’environnement duquel a été prélévée la portion viendra la compléter, la polir. Je n’ai plus (seulement) affaire à un fragment, mais à une portion en attente de complément, donnée dont je me sers pour sélectionner cette portion et qui élargit le champ de ce qu’une citation est censée révéler de moi.
Extraits, fragments vous révélez ainsi :
- Une capacité-compétence du lecteur à choisir-sélectionner une portion, de manière à être compris, de manière à échanger, censés être révélateur de soi, compte tenu de l’auditoire susceptible de la lire.
- Un dispositif de circulation qui donne des informations sur le fragment (oeuvre-liée, titres, etc.) et sur l’acteur qui permet la circulation (Kobo ici).
Citation et portion
La conception de Kobo est donc celle, traditionnelle, de la citation, indépendante de son environnement. Antoine Compagnon dans son livre de référence sur le sujet (La Seconde main ou le travail de la citation, 1979) remarque en effet que « le fragment élu se convertit lui-même en texte, non plus morceau de texte, membre de phrase ou de discours, mais morceau choisi, membre amputé; point encore greffe, mais déjà organe découpé et mis en réserve ». Le fragment devient citation quand la greffe prend, c’est-à-dire quand les éléments d’éditorialisation (guillemets, titres, etc.) ont permis de l’accommoder à l’espace (Facebook) dans lequel il s’insère, ont permis de signaler sa nature. À l’inverse, la conception de 24Symbols est (notamment) celle de la portion, qui considère qu’un extrait peut ne pas faire sens, peut ne pas faire citation, devenir fragment, malgré le travail d’éditorialisation, et nécessite dès lors d’être accolé à l’oeuvre.
L’homme aux ciseaux, l’homme aux paperolles
Deux conceptions, qui traduisent deux comportements :
- Celui de l’homme aux ciseaux dont le rêve est de réduire l’oeuvre à l’ensemble de ses meilleurs passages (supposés), qui découpe ainsi tous ceux qui viendraient polluer sa vision.
- Celui de l‘homme aux paperolles, obsédé par l’accolement, soucieux d’annoter toujours à côté du texte, d’y coller mille papiers, et de s’assurer de l’impossibilité de partager sans contextualiser.
Le paradoxe de 24Symbols
Curieux que 24Symbols s’inscrive notamment dans le second modèle. Car les oeuvres proposées sont principalement des classiques, qui contiennent, à l’inverse de l’oeuvre contemporaine (enfin, je pense surtout à l’exigente littérature française du XX°s, avec des oeuvres – Blanchot, Bataille, etc. – qu’il faut toujours citer en entier), des passages susceptibles d’être mentionnés, des phrases-guide-de-vie, aphorismes et seuils (chapitres, intertitres, etc.) très présents, qui désossent chaque partie du texte. Ce choix témoigne sans doute d’une préparation à accueillir un catalogue plus vaste, plus diversifié, qui va par exemple s’ouvrir – on le sait – aux titres contemporains, et de l’exploitation de la marge (convocable à partir d’un bouton en haut à droite), qui doit pouvoir accueillir un nombre important de commentaires/passages soulignés pour dynamiser le dispositif :
Techniques de soi et culture numérique
L’enjeu est important : contrairement à Kobo, 24Symbols ouvre en effet à une plus large présentation de soi par ses productions/actions, qui en appelle à l’investissement des amis pour découvrir ce qu’il y a derrière la portion de texte (c’est la nécessité de cliquer sur l’URL et de lire le texte en situation). Autrement dit : l’utilisateur va pouvoir mesurer leur niveau d’implication à partir de leur compréhension ou non du passage qu’il aura sélectionné. 24Symbols semble ainsi jouer sur l’exploitation des techniques de soi toujours plus fines que pourraient permettre de développer ce genre d’outils et dont la mise en cache de soi ou, du moins, de ses stratégies, est un élément indispensable à la cristallisation-adoption des facettes produites.
But, donc : donner toujours plus de marge de manoeuvre à l’utilisateur, de manière à ce qu’il se saisisse des interfaces de lecture, à partir du développement d’une culture numérique, indissociable d’un espace d’inscription de soi. La marge, l’annotation, la géocalisation des notes : éléments de cette culture numérique, à partir desquels se développent des expériences, se superposent et s’harmonisent des espaces mentaux, se tissent donc, grâce à un riche contexte (de cum et texere : “tisser“), des souvenirs communs aux actions effectuées, qu’il s’agisse de passages soulignés, de recommandations, d’annotations.
Des normes nécessaires : NISO et Internet Archive sur le coup
Mais pour créer une culture commune, des normes de circulation et de transmission sont indispensables, qui favorisent l’intéropérabilité entre les différents supports et les systèmes d’exploitation. Le National Information Standards Organization (NISO) et l’Internet Archive organisent ainsi deux réunions pour l’élaboration de telles normes, qui auront lieu au Salon du livre de Francfort et au Books in Browsers en Octobre.
Ces réunions ont plusieurs objectifs :
- Engager un premier groupe de travail, parrainé par NISO, à réfléchir sur ces questions.
- Avancer sur une spécification syntaxique universelle.
- Proposer au NISO Content and Collection (CCM) Topic Committee une spécification, menée par le groupe de travail (sur plusieurs mois), sous la tutelle de Peter Brantley.
- Panorama de la « lecture sociale ».
- Coeur du sujet abordé selon quatre angles : projets en cours dans le partage d’annotation, l’architecture des systèmes, une réflexion sur la syntaxe proposée et sur les aspects sociaux du partage d’annotation.


le post avec lequel je commence bien les vacances !