Books in Browsers a lieu chaque année (26-28 octobre pour 2011) à San Francisco et se présente en partie comme une extension des Tools of Change (O’Reilly est partenaire), plus gros, plus important mais moins spécialisé. Books in Browsers s’attache en effet à définir le cadre idéal d’une lecture dans le navigateur, c’est-à-dire, plus généralement, d’une lecture ouverte, qui ne souffrirait pas des normes imposées par tel ou tel acteur. Le programme est cependant plus large et comprenait par exemple cette année des ateliers sur la narration à l’heure du numérique (transmedia, serious game), l’auto-publication, la place de l’eBook en Amérique latine, le crowdsourcing, etc.
Complexité de l’annotation
Pour ma part, j’attendais surtout « Books in browsers » pour la conférence de NISO et d’InternetArchive sur la standardisation des annotations (en compagnie de Todd Carpenter (NISO), Rob Sanderson (LANL), James Bridle (Booktwo) et notre Hadrien Gardeur (Feedbooks), qui connut une première étape à la Foire de Francfort. Aussi, pour avoir une vue d’ensemble de Books in Browsers, direction le site de Virginie Clayssen. L’intervention de NISO/InternetArchive est disponible sur SlideShare (on pouvait par ailleurs la suivre en direct) :
Les problèmes de l’annotation sur écran sont connus. Encouragées par les acteurs de l’édition numérique (Amazon, Kobo, etc.), les pratiques d’annotation, effectuées depuis une application de lecture (iBooks, Kindle, etc.), ne bénéficient pas d’une écriture stable et commune. Les conséquences sont de 2 ordres :
- Le lecteur se trouve dans l’incapacité d’exporter ses annotations vers une autre application de lecture concurrente (qui pourrait proposer le « même » texte, mais avec des fonctionnalités différentes, plus avancées), alors qu’il pouvait penser que ces annotations lui appartenaient. Encodées dans un format propriétaire, elles sont donc le plus souvent inexploitables en dehors de l’application de lecture (ou plutôt : de l’écosystème) dans laquelle elles ont nativement été produites.
- Si un fragment, une partie de texte ou une annotation peuvent bien être mis en circulation, depuis l’application de lecture vers un réseau socionumérique (Facebook, Twitter, etc.), grâce aux outils proposés par cette application de lecture (un bouton Facebook, Twitter, etc.), la circulation ainsi définie est problématique. Car aucun acteur, à l’exception de Google (et d’Amazon), n’est pour l’instant en mesure de faire « pointer » l’url d’un fragment vers son emplacement exact dans le texte dont il est issu. En conséquence, l’url proposée renvoie plutôt vers la librairie en ligne du distributeur.
Difficultés
À cela s’ajoute un autre problème : comment faire pointer un fragment de texte vers un texte en évolution (mises à jour) ? L’url fixée à un moment peut ne plus l’être à un autre et renvoyer alors à une mauvaise « position » vers le texte d’une première version à laquelle elle renvoyait alors.
Ces difficultés, aucun des acteurs ne les ignorait (et on peut les complexifier : annoter une annotation, pointer vers deux passages désignés par une seule annotation, le droit à la citation et la protection intellectuelle, etc.) :
Ils conduisirent même le projet OpenBookmarks à une impasse (voir aussi Open Annotation Collaboration)
Aucune solution envisagée ne serait donc idéale :
Ces difficultés tiennent à la nature de l’annotation, liée au texte à partir duquel elle a été produite, aux combinaisons qu’elle autorise mais qui doivent toujours pouvoir rendre compte de cette dépendance. Les scénarios envisagés par NISO et InternetArchive visent à imaginer plusieurs utilisations de l’annotation et à les comprendre dans une relation entre trois éléments : l’annotation (décrite par un document RDF), son corps (son contenu/commentaire) et sa position (la source dont parle le contenu/commentaire de l’annotation).
L’architecture décrite s’appuie sur celle définie par le W3C (URI Fragment) à propos des médias (vidéos, audios, etc.) et la spécification de l’IDPF sur la fragmentation d’un fichier ePub. Ce travail vise en fait à désenclaver l’ePub en donnant la possibilité aux utilisateurs de se référer, de renvoyer à certaines de ses parties vers le web. Et bien sûr, les choses se compliquent lorsqu’à ce fragment est liée une annotation…
Le texte : un objet instable
Ce que montre finalement cette belle présentation, c’est la très grande complexité du texte, irréductible à une suite d’énoncés linguistiques. On doit à la sémiotique de l’écriture (contemporaine), précédée du structuralisme et de la théorie du texte (voir Barthes dans Universalis), d’avoir densifié sa définition. Elle reconnaît en effet le texte comme un objet instable, soumis aux représentations et aux imaginaires qu’en ont ses acteurs :
[...] le texte est aussi un objet socialement construit qui est engage dans le « savoir social » par les modalités de sa reconnaissance et de sa lecture. [...] c’est un objet symbolique qui circule et participe des échanges sociaux. [...] L’objet texte est donc en tension permanente entre homogénéité et hétérogénéité [...] Intégré à des modèles, il propose une vision homogène mais sa singularité concrète manifeste toujours des enjeux et des formes multiples. » (Lire, écrire, récrire – objets, signes et pratiques des médias informatisés, sous la direction d’E. Souchier, Y. Jeanneret, J. Le Marec)
Si seuls Google et Amazon arrivent donc aujourd’hui à faire pointer directement, à partir d’une url, un fragment qui aura circulé sur le web (site, réseaux sociaux, etc.) vers sa position exacte dans le texte auquel il renvoie, c’est (en partie) parce que ces plateformes sont fermées et imposent une vision figée du texte.
Lecture « sociale »
L’annotation, une donnée plus fiable ?
Pour l’instant, donc, malgré l’ouverture des API (voir Findings : l’outil pour importer ses annotations Kindle et sortir de son écosystème), impossible de synchroniser ses annotations avec une application de lecture qui appartiendrait à un autre écosystème. Pierre Frémaux (co-fondateur de Babelio), qui s’appuie sur une connaissance des pratiques des utilisateurs de son service, estime (voir son commentaire dans mon billet) que les utilisateurs ne demanderont pas l’export spatialisé de leurs annotations (c’est-à-dire : en plus de les faire circuler, la possibilité de les retrouver, dans une application de lecture concurrente, à leur exacte position dans le texte). Et s’ils devaient un jour le demander, Pierre Frémaux parie plus sur l’évolution de l’API d’Amazon qui permettra sans doute à un tas d’acteurs de l’exploiter et de satisfaire plus largement les utilisateurs.
Soit. Jusque-là, je n’ai fait que des hypothèses (avec des airs de certitude, certes ;), mêlées de craintes relatives (je crois en l’ingéniosité des utilisateurs). Mais quelques remarques. D’abord, écoutons Pierre : il a peut-être raison, et on en fait sans doute trop autour de l’annotation (du moins sur sa valeur économique, même si Copia a commencé à vendre des livres avec des annotations « professionnelles » commandées à ses auteurs). Pour autant, à l’annotation sont associées des pratiques plus souples, qui consistent à identifier par exemple émotionnellement un passage (Zazie.it s’y est mis pour les livres) ou à en souligner un autre (et là, on est assez proche de la citation, telle que la promeuvent Babelio, LibraryThing et GoodReads), soit un ensemble de pratiques qui réclament moins d’efforts (donc plus de participation ?). Par ailleurs, si les folkonomies classiques reposent sur la production d’indices, ou éléments (citations, votes, critiques, commentaires, etc.) qui renvoient au livre et indiquent des données sur les utilisateurs – revendables auprès d’un tiers -, alors la relation entre l’annotation, celui qui la produit, et le texte auquel il renvoie est plus forte. En conséquence : la donnée produite est (potentiellement) plus fiable parce que ces trois éléments sont « spatialement » plus proches.
ReadMill, présent à Books in Browsers (voir la présentation de son fondateur et celle de 24Symbols), y croit, qui propose aux éditeurs d’obtenir des données sur les utilisateurs qui annotent/soulignent des passages (En fait, pour l’instant, annoter – pour ces acteurs – ce n’est vraisemblablement qu’apposer une « marque » – peu importe sa « valeur » – c’est-à-dire indiquer simplement que tel passage a été vu/lu). Comme Kobo, la rapidité du lecteur et sa consommation sont aussi connus (les éditeurs peuvent donc cibler des livres à leur proposer).
Il est difficile de savoir ce que deviendront ces acteurs (Pierre est plutôt pessimiste – moi je n’en sais rien). La plupart (SubText, ReadMill, OpenMargin, etc.) n’ont aucune boutique : ils comptent donc sur l’importation des livres achetés dans une autre librairie. Or, ceux des plus grands sont pleins de DRM…Ou peut-être souhaitent-ils être rachetés, en démontrant leur savoir-faire sur des livres libres de droits, je ne sais…
Quoiqu’il en soit, le « danger » de voir Amazon tout contrôler et notamment nos productions textuelles existe en partie. En ouvrant son API, le géant permet peut-être d’exploiter des annotations en dehors de l’application Kindle, mais jamais sans sortir de son écosystème. Le projet de Bob Stein, annoncé lors de Books in Browsers, qui sera semble-t-il lancé prochainement, pourrait fournir une alternative.
Small demons ou l’extraction collectivisée des données d’un livre
L’une des plateformes de « lecture sociale » présentée a retenu l’attention de pas mal de monde.
Appelée Small Demons, elle semble s’inscrire dans une double dynamique :
Celle des folksonomies : les folksonomies reposent sur une forme d’indexation collaborative ou plutôt, sur l’organisation par un service (Delicious, Babelio, LibraryThing, etc.) des « égoïsmes de classification » (cette heureuse expression est de Pierre) des utilisateurs. Un lecteur ne classe en effet pas sa bibliothèque pour d’autres lecteurs : il le fait avant tout pour lui. Dans ce but, il leur attribue un certain nombre d’éléments (étiquettes – par ex, pour Borges : « littérature hispanique » – critiques, citations, à lire/lu, etc.), après les avoir sélectionnés, qui doivent permettre de les ordonner.
Dans le cas de Small Demons, l’utilisateur est chargé d’extraire du livre un certain nombre d’éléments (personnages, lieux, objets, etc.) et de les signaler, à la manière de LibraryThing (on peut en effet choisir plusieurs points d’entrée sur ce réseau social de lecteurs : personnages, lieux, etc. ce qu’on ignore souvent). Alors, folksonomie ou pas ? Non selon Pierre (message Twitter depuis Twilonger) : « @SoBookOnline je ne pense pas que le terme de folksonomie s’applique ici. Il y a folksonomie quand un ensemble de tags fait émerger une classification collaborative et quand le processus d’indexation est libre. Ex : si tu demandes à des utilisateurs de classifier des livres en utilisant le langage Rameau ou Dewey, ce n’est pas de la folksonomie en tant que tel car le langage est figé. Si des utilisateurs créent une base de données cinématographique (acteurs A, A’, A » ont joué dans film F1, F2, F3) c’est collaboratif, mais il n’y a pas la rupture « cognitive » que l’on retrouve dans les folksonomies qui sont caractérisées par une agrégation de tags sur un document faisant émerger une forme de classification nouvelle…non ? »
Pour être honnête, je ne sais pas trop. D’abord, derrière le tag, il y a avant tout une activité, celle qui consiste à indexer. Or, cette activité peut prendre des formes moins libres que le tag (souvent suggéré cela dit – donc contraint – mais passons) et c’est par exemple Zazie.it qui invite ses utilisateurs à qualifier émotionnellement et spatialement un livre (à lire en avion, chez soi, etc.). Ensuite, sur Small Demons, les utilisateurs peuvent (semble-t-il, le site est encore en bêta) extraire librement une information et ajouter de nouvelles références pour les lier à un livre, une célébrité/un personnage, un lieu ou une chose. Or, ces ajouts créent bien de nouvelles classifications ou, si l’on préfère, de nouvelles façons de naviguer entre les liens produits, à l’intérieur des circuits construits à partir des éléments fournis.
Cela dit, point d’achoppement : les utilisateurs extraient des éléments à partir d’une base documentaire, plus qu’ils ne la qualifient/décrivent librement (à l’inverse des folksonomies). Autrement dit : la liberté promue par les folksonomies doit également permettre aux utilisateurs de faire preuve de leur inventivité ou de leur fantaisie (Pierre me confiait ainsi que certains utilisateurs avait étiqueté des livres : « Pour Beau Papa » – tag non rendu public). On doit cependant attendre et voir quel niveau de créativité est possible. Pour l’instant, concernant Small Demons, je parlerai donc d’extraction collectivisée. :)
Celle du « commerce social » : le livre doit certes servir de base documentaire et d’indexation aux utilisateurs mais également de produit d’appel pour des marques, etc. Ainsi, Coca, Malboro et un ensemble de « Things » (les pistolets qui ont servi à un tueur en série par exemple…) sont répertoriés sur le site et liés à des lieux, personnages, etc. On peut donc tout à fait imaginer qu’elles deviennent demain des annonceurs et financent Small Demons sur la même base que Thing Daemon.






















Dans l’approche classique, Madame Bovary est comme prisonnière du roman de Flaubert. De même que la Normandie du roman de Flaubert doit être considérée hors de tout rapport (référence) à la Normandie des cartes de géographie et des Normands eux-mêmes. Cette approche, qui a triomphé dans les années 60-80, me semble aujourd’hui dépassée. Il est devenu indispensable de pouvoir extraire Mme Bovary du roman de Flaubert pour la comparer avec celle qui apparaît dans telle adaptation cinématographique du roman, ou avec tel autre personnage d’une comédie musicale de Broadway. De même qu’il est important de pointer sur une Google map les lieux où se déroulent l’action.
Les notes que j’ai commencé de publier sur voixhaute.net avec le tag « Commentaires » relèvent d’une tentative de ce genre, d’établir des liens entre des auteurs, des genres, des arts différents. Cette tentative est facilitée (et donc suscitée) par l’écriture numérique qui, grâce aux hyperliens, aux incrustations de vidéos, rend les rapprochements comme immédiats, et spectaculaires.
Et, si je comprends bien, la démarche collaborative que propose Small Demons (et que je découvre grâce à ton billet) relève de la même logique. Si c’est le cas, elle ne tardera pas à s’imposer. Je suis heureux d’avoir un compte LibraryThing, mais aussitôt que je m’en sers, je ne vois plus bien pourquoi je ne peux pas ajouter des films, des ballets, des pièces de théâtre. La limite de projets comme LibraryThing tient à cela.
Oui, l’intertextualité est sans doute trop attachée à la seule banque des livres. Small Demons en fait ici une base documentaire, à partir de laquelle nouer des fils et des liens entre d’autres espaces culturels. Ce que je trouve assez fort, c’est d’arriver à mobiliser des signes de reconnaissance certes liés à l’univers des livres (le vieux bouquin usé, etc.), mais sans jamais exclure ceux qui ne les reconnaîtraient pas aussitôt comme essentiellement constitutif de leur propre culture. D’un point de vue visuel et éditorial, Small Demons est donc arrivé à inscrire cette intertextualité dans une ouverture à d’autres champs et d’autres publics. Si les annonceurs (Macdo, Coca et compagnie) y croient et si les « extracteurs » ne sont pas limités à ce rôle, le service marchera.