Taquin, Pierre Frémaux (co-fondateur de Babelio) qui m’a envoyé un lien vers Findings (voir le billet posté par son fondateur pour l’occasion et l’article de TechCrunch). Contexte : une discussion au café (longue et passionnante pour ma part), où l’on s’est écharpés, massacrés, escrimés. ;-) Parmi nos points de désaccord : la valeur de l’annotation et des fonctions de la présence. Pour Pierre (il me pardonnera de restituer si mal notre échange et ses positions plus nuancées), qu’un utilisateur puisse indiquer sa « position » dans un livre (« je lis telle page », etc.), faire part de ses humeurs ou simplement « bavarder » dans les marges, n’a pas de « valeur » (seules comptent alors les annotations des auteurs ou des instances « autorisées », légitimes bref, les fortes hiérarchies). De mon côté, plus prudent, si je me place du côté du lecteur, j’estime au contraire que l’inscription de cette présence est importante et que les folksonomies classiques doivent les rencontrer (et d’autant plus que les producteurs d’annotations les taguent déjà, les classeront et les indexeront demain…).
Autre point de désaccord : la standardisation des annotations. Pierre estime en effet (et il a raison dans une certaine limite) qu’il est faux de croire que l’impossibilité actuelle d’exporter ses annotations depuis le Kindle – ou tout autre écosystème – est liée à la valeur de l’annotation, riche en données-utilisateurs, que ces acteurs voudraient jalousement garder (ce que j’ai défendu). Sur Babélio, Goodreads ou Librarything, il est par exemple possible d’exporter ses critiques, ses commentaires, ses citations, pour les faire migrer d’un écosystème à un autre. Pourquoi ? Parce que les utilisateurs ne le font pas en masse : aucun intérêt pour eux donc et aucun risque pour nos réseaux. S’ils sont en effet bien dans un espace, ils y restent. La libre circulation des annotations ne serait par conséquent pas une menace pour l’économie des ReadMill, Copia ou SubText.
La preuve, donc : Findings (une copie conforme de Twitter). Le service s’appuie sur l’API d’Amazon pour importer les annotations produites dans l’application Kindle et ainsi les faire circuler. La standardisation des annotations, si elle a tant de mal à émerger, ne serait donc en rien liée aux désaccords de nos acteurs et notamment aux craintes qu’ils auraient pu exprimer face à cette circulation possible, c’est-à-dire à la fuite de leurs données, puisque les annotations sont bien ici extractibles et exploitables.
Les choses me semblent un peu différentes (mais je peux me tromper et j’invite bien évidemment Pierre à en discuter). La relation de dépendance entre des critiques/commentaires/citations et le texte auxquels ils se réfèrent est d’un degré bien moindre qu’entre une annotation et le texte dont elle est issue…L’annotation peut en effet se définir comme « un segment plus ou moins déterminé du texte et disposé soit en regard soit en référence à ce segment » (Genette, Seuils, 1989). Un rapport géographique et local existe ainsi entre le texte et l’annotation. Les recueils d’adversaria au XVI°s [voir l'article de Chatelain], par exemple, entretenaient un rapport distant entre le texte, les éléments qui en étaient extraits (passages, citations, etc.) et les éléments produits (prise de notes). Or, la distance impose un traitement éditorial très différent. Les adversaria s’apparentaient ainsi plus à des prises de notes, à des commentaires autonomes, lisibles sans le texte qui les avait suscitées, bien que leur mise en relation impose une lecture différente de cette production.
À première vue, la « délocalisation » des notes prises dans un Kindle serait semblable. Après tout, elles entretiennent également un rapport distant avec leur texte. Mais le travail éditorial est totalement différent. Il se pense en effet toujours en regard d’un texte de référence, d’une dépendance, d’une hiérarchie établie entre un élément indiciel (l’annotation) et à ce qu’elle renvoie (le texte), ce que montre très bien le réseau social du Kindle où les liens renvoient soit à la boutique d’Amazon soit à leur exacte position dans leur con-texte.
L’exploitation ainsi permise ne se pense qu’à travers un écosystème qui autorise l’exploitation des annotations (et c’est déjà un bon signe) par d’autres acteurs (signataires des conditions de son API) mais dans un but contraignant : disséminer les collections, agrandir le territoire, faire de la lecture indicielle l’élément de captation qui ne permet jamais de sortir de cet écosystème, comme le lien de dépendance entre les annotations et leurs textes (ceux d’Amazon) est indissociable et exige des acteurs qu’ils lisent l’annotation à un lien propriétaire qui ne peut renvoyer qu’à un texte précis et lui-même propriétaire (pas possible, par exemple, de produire une annotation d’un livre du projet Gutenberg dans l’application Kindle et de la « placer » dans une application concurrente qui exploiterait le même livre – et la remarque vaut aussi pour les passages soulignés, probablement plus nombreux)…Autrement dit : la spatialisation de la lecture (écrire sur/à côté/dans, annoter/faire circuler, lier/délier, etc.) produit des confusions et laisse penser que l’exploitation d’un matériau serait libre sous prétexte que le lien entre son exploitant et son « lieu » d’exploitation est « lointain ».




aussi riche échange pour moi…
Juste pour préciser : je ne dis pas que l’annotation n’a aucune valeur, mais pense que c’est un usage très spécifique (scolaire, universitaire, bibliographique, historique etc.) et suis très sceptique sur la valeur des annotations sociales généralisées dans un écosystème marchand de lecture. Tout au plus un service annexe parmi tant d’autres.
» La relation de dépendance entre des critiques/commentaires/citations et le texte auxquels ils se réfèrent est d’un degré bien moindre qu’entre une annotation et le texte dont elle est issue » Totalement d’accord, mais je fais un pari différent sur les motifs. Le jour où l’utilisateur réclamera cette possibilité d’exporter des annotations avec un standard « spatialisé » (ex : j’ai annoté la page 22 sur mon kindle, je veux pouvoir retrouver cette annotation sur la page 22 d’un pdf, ou d’un service tiers), je parie plus sur une API d’Amzn améliorée avec lien retour sur le site marchand que sur une logique de verrou.
Les stratégies de fermeture ne semblent justifiées que quand il y a une menace.
D’accord pour le scepticisme sur l’annotation « sociale » généralisée « dans un écosystème marchand de lecture » (le lancement de Small Deamons montre d’ailleurs bien la richesse et l’importance des folksonomies; c’est pourquoi j’ai toujours plus pensé à une évolution qu’à une disparition). Mais elle participe d’une stratégie (importante) de dissémination et d’appropriation des textes (et l’histoire de l’annotation montre que les érudits/universitaires/scolaires n’étaient pas les seuls à les utiliser). Par ailleurs, l’annotation est liée aux soulignements des textes, qui réclament moins d’effort (donc + utilisés j’imagine) et s’apparentent à des citations (et là, c’est en partie le modèle Babelio/LibraryThing, etc.). Maintenant, qu’on en fasse trop et qu’on soit (je dis « on » mais je parle bien de moi ;) victimes, sans même nous en rendre compte, du discours d’escorte dont on cherchait à se prémunir…sûrement ! :)
Concernant le verrou : Findings montre bien qu’il y a ouverture et exploitation, mais qu’au sein d’Amazon. Si je télécharge un livre du projet Gutenberg depuis l’appli’ Kindle, que je l’annote et que je souhaite ensuite pour X raison exporter ce livre dans l’appli’ OpenMargin/ReadMill par exemple, les annotations ne sont pas synchronisables. Et il n’en va pas seulement de la volonté des utilisateurs mais du développement économique d’autres acteurs qui n’ont pas forcément envie de s’affilier à Amazon…