Je discutais avant les vacances avec un ami (Mikaël de L’Accoudoir) de nos « façons de lire » et on est très vite venus à la pratique de l’annotation (la lecture étant d’abord une activité scripturale). S’est alors posée la question du recensement : comment retrouver rapidement toutes les notes prises dans un bouquin ? Réponse : par la constitution personnelle d’un inventaire, dès les premières pages, qui inventorie donc l’ensemble des notes prises dans ce bouquin. Ainsi, quand j’annote, je construis parallèlement un index pour rassembler, identifier, l’ensemble des notes réalisées dans le livre et indiquer ses plus fortes thématiques.
Annoter, c’est aussi inventorier
C’est une vieille pratique qui révèle les deux sens et la riche ambiguité du mot « annotation ». Au 16ème siècle, en effet, le terme signifie deux choses [voir notamment "La note marginale au XVI°s : une expérience de l'espace" de Gérard Milhe Poutingon dans Notes : études sur l'annotation en littérature]
- Annoter : accompagner un texte de notes critiques.
- Inventorier : dresser l’inventaire des biens saisis (« biens annotés »).
Parallèlement apparaît à la même époque la table, à partir du sens de « planche ». Située en début d’ouvrage, elle annonce les thèmes importants, qu’on retrouve ensuite indiqué dans les marges, système qui synthétise ainsi les deux sens d’annotation (« inventaire » et « notule », donc).
La marge, un espace de signalisation
C’est une aide précieuse et encore en vigueur. En rédigeant par exemple cet article pour l’INA, à partir d’une étude réalisée par le BIEF, j’ai pu bénéficier d’annotations signalétiques, réalisées par l’auteur du rapport, qui venaient qualifier ou résumer tel paragraphe, de manière à permettre un repérage rapide de l’information :
La marge devient alors un espace de signalisation, les annotations n’étant pas discursives mais bien signalétiques, presque redondantes avec les titres. L’intérêt réside dans une spatialisation de l’information qui passe par des irrégularités (verticalité) de la mise en page, de manière à attirer l’attention. La mise en page apparaît ainsi comme une carte, une architecture et les annotations, comme des cailloux qui indiquent un chemin à suivre (ou le chemin pris, à un moment donné, par un lecteur, qui montre une voie), guide l’oeil et donne un horizon d’attente du texte au lecteur, à partir duquel des stratégies d’écriture peuvent être envisagées (un manuel numérique accompagnera le lecteur; un roman déjouera ses attentes).
Bernard Stiegler [""Sociétés d'auteurs" et "sémantiques situées"" dans Des Alexandries II. Les métamorphoses du lecteur] l’exprimait déjà très bien en 1999, lorsqu’il comparait le lecteur au Petit Poucet :
« un espace virtuel est comme une forêt dans la nuit, où l’orientation peut être construite par celui qui y erre à la condition qu’il puisse y laisser des repères de ses passages antérieurs et constituer ainsi par essais, erreurs et mémoire de ces essais et erreurs une carte de l’espace parcouru. Il peut aussi retrouver et emprunter dans ses propres parcours les parcours d’autres errants, passés avant lui, et bénéficier de leur expérience sur un mode secondaire. »
Table et inventaire
Le réseau social du Kindle, fraîchement lancé, l’application Copia et Reading Life de Kobo épousent cette logique, quoiqu’elle s’inscrive dans une perspective avant tout économique où la marque inscrite par l’utilisateur devient une donnée-utilisateur. Kobo, me semble-t-il, a pour l’instant poussé le plus loin ces expérimentations, au point de faire de la « mise en page », des rapports entre la table des matières et de l’annotation, les conditions d’un développement de l’expérience locative, indispensable à l’appropriation de son application.
La table des matières de chacun des livres numériques lisible depuis l’application Kobo sur iPad est en effet conçue comme un inventaire qui recense (à droite de chaque chaque chapitre, en bleu clair) l’ensemble des marques (annotations, passages soulignés) laissées par l’utilisateur au cours de sa lecture.
Option à première vue négligeable, mais qui s’avère fondamentale. Car si les annotations ont notamment pour fonction de donner à voir le parcours d’un lecteur, qui cherche son chemin dans la forêt du texte, elles risquent, multipliées, sans ordonnancement, de le perdre, quand bien même il les aurait produites; un plan d’ensemble est donc indispensable. La table des matières fonctionne alors comme une technologie de l’intellect [La Raison graphique, Goody], en tant qu’elle fournit un traitement spatial de l’information qui donne à voir les multiples points d’accès du texte; comme un système de navigation; enfin comme un foyer de recension, bien compréhensible puisqu’il existe un statut de dépendance entre l’annotation et le texte dont elle est issue.
La carte et le territoire
On a ici affaire à un territoire, à des limites définies à un niveau microscopique par le livre, dans lequel le lecteur se déploie plus ou moins librement (les outils d’annotation numérique sont très contraints : je ne souligne, n’annote ni ne meus mon corps comme je veux) et à un niveau macroscopique par l’ensemble des marques laissées par les lecteurs, devenues statistiques et qui définissent la géographie numérique de Kobo, extensible, dans un mouvement incessant entre centre et périphérie (voir ses excursions territoriales hors ligne).
La table des matières ainsi conçue s’apparente-t-elle à une carte, c’est-à-dire, pour paraphraser le spécialiste mondial du genre [voir Christian Jacob, L'Empire des cartes], à une fabrication du territoire, à un instrument de pouvoir qui donne à voir l’espace conquis par l’entreprise ? Sans doute témoigne-t-elle, pour le lecteur, de sa conquête sur l’espace du livre, qui se construit à mesure qu’il le balise, et peut-être est-elle en effet pour Kobo, si ce n’est la preuve de l’extension de son territoire – que d’autres activités économiques doivent pouvoir assurer -, du moins l’assurance d’une prise de conscience des éléments qui le constitue.
La marche, la marge et la marque
C’est par une expérience locative et temporelle que se mesure cette prise de conscience. Ainsi Kobo dispose-t-il de statistiques très fines sur chaque minute pendant laquelle nous lisons à partir de son application et d’éléments de mesure (les marques : passages soulignés, annotations) qui témoignent de son activité et certifient que ses outils ont bien été utilisés. En encourageant à l’annotation, Kobo s’assure donc que ses utilisateurs rentrent bien en contact avec le lieu de l’interface. Il ne suffit en effet pas de tourner les pages d’un livre, il faut encore s’assurer que les pages soient bien lues, autrement dit : saturées de marques.
On comprend dès lors mieux la valeur de la marche, c’est-à-dire de la promenade, à laquelle invite les éditeurs d’application (« Découvrez »), et l’exploitation de la marge, espace dévolu à l’annotation, qui vient canaliser cette marche (ou en témoigner) en encourageant à la marque. Etymologiquement proches, ces trois termes rendent ainsi compte d’un espace d’abord découvert (par la promenade) que des outils viennent baliser (les marques) pour donner enfin à voir un parcours de lecture (dans la marge). La marche, la marge et la marque : les conditions de l’appropriation de l’application de lecture, indispensables à l’expérience locative .
Mais aussi instruments de pouvoir car la marge, en tant qu’elle est marge de manoeuvre sur le texte, c’est-à-dire refus d’une autorité tyrannique, qu’elle relativise en accueillant des remarques, est ce qui concrétise le discours émancipateur des distributeurs (« Ecrivez », « Partagez », « Exprimez ») où l’individu est invité à prendre du recul, à réfléchir, à partager, dans le but inavoué de lui faire produire des marques.
La transitivité des savoirs, alors même qu’elle semblait affectée par le processus d’annotation, c’est-à-dire le sens et les valeurs d’un texte, se trouve dès lors réactivée, comprise dans une prescription qui fait de la lecture une activité scripturale, à laquelle le lecteur aurait bien du mal à échapper.
Ainsi l’ars excerpendi (art d’extraire, art d’annoter), cher aux humanistes, est-il à la fois un art de lire et un art de l’espace, notamment promu parce qu’il est la garantie de l’appropriation de cet espace et le déploiement canalisé du corps du lecteur, dont les marques ne sont produites que dans l’espace extrêmement contraint de l’application de lecture qui les convertit ensuite en précieuses données et statistiques.
Un lieu d’égarement ?
Or, comme toute maison, la table des matières, parce qu’elle est un foyer de recension, peut devenir invivable. Les humanistes – encore eux – l’avaient parfaitement compris. Erasme fit ainsi remarquer à Budé, qui proposait un index très fourni de ses ouvrages, que « le lecteur [...] désire par endroits plus de sobriété » [La Correspondance d'Erasme et de Guillaume Budé].
L’espace du livre est ainsi un espace vécu, un lieu de vie qui, saturé par un savoir périphérique, peut au contraire devenir un lieu d’égarement. Entre la saturation de l’espace, auquel invite les éditeurs d’application et l’appropriation de ce même espace, un juste équilibre est donc à trouver.
Le lecteur pérégrin
Ce que révèle en effet la remarque d’Erasme, c’est plus fondamentalement le rapport qu’entretiennent les lecteurs entre eux, lorsque l’un d’entre eux chemine dans le livre qu’un autre a marqué – pratique qui détermine aussi une communauté d’apprentissage -, comme le permet par exemple en partie l’application de Copia. Peut alors se poser la question d’un balisage trop important, qui viendrait encadrer et limiter cette appropriation promue, et rendrait inopérant les discours d’escorte d’encouragement au balisage…
Mais cet équilibre précaire est peut-être le plus beau témoignage de la liberté sauvage dont fait preuve le lecteur, ce pérégrin [C. Jacob], au fond insaisissable, certes contraint par des cadres qui le dépassent, mais également capable de les dynamiter, dont on peut suivre le parcours et le travail de lecture, déterminer un profil et lui proposer des outils en adéquation avec ses pratiques, mais qui ne se les approprie jamais naïvement, ainsi capable, dans l’espace qui lui est dévolu, pourtant contraint par la nécessité de produire des données intéressantes, de signifier, par des marques apparemment sans intérêt, par le bavardage, sa présence.




Très intéressant cotre article. Merci pour ce partage