J’ignorais tout de cette (énième) application de « lecture sociale« . Elle s’appelle donc SubText, a été réalisée par une start-up (via Publishers Weekly) et peut se télécharger sur l’App’Store (américain). Vidéo maestro (l’application est limitée au store américain, donc j’ai dû me contenter de vidéos, images et articles trouvés…) :

Quelques remarques :

  • « Une nouvelle façon de parler du livre dans le livre » : on voit bien combien il est difficile de se passer des métaphores spatiales pour parler de nos lectures, ici héritées du papier dans un effet de « mimésis généralisée » qui fait des médias informatisés des « éditeurs de textes » et de ces métaphores des catachrèses (voir « Ceci n’est pas une page, ceci n’est pas un site » de Jeanneret). C’est qu’elles déterminent les conditions de sa mémorisation et des lieux à partir desquels cette mémorisation est rendue possible (écriture marginale, par exemple). L’enjeu de la « page-écran » est ainsi celui du foyer, c’est-à-dire d’un habitat dans lequel se reconnaît le lecteur et grâce auquel il envisage de pratiquer ses activités; c’est également celui d’une autonomie progressive par rapport à l’imprimé car des discours spatiaux visent à donner à voir un au-delà du pixel dont ils ont encore du mal à rendre compte; c’est enfin la reconnaissance de ces métaphores qui disent que la page est une technologie mobile et intellectuelle.
  • C’est pourquoi elle autorise l’inscription d’un savoir périphérique : gloses, commentaires, annotations marginales. Son extrême flexibilité détermine ainsi l’adaptation de pratiques ancestrales. La différence, c’est que ces pratiques ne sont plus seulement remplies par des professionnels, c’est-à-dire par des annotateurs-scripteurs conscients que leurs productions seront rendues visibles et feront savoir. Le lecteur « amateur » trouve ainsi le cadre qui rend visible sa pensée, ses commentaires, ses humeurs.

We asked ourselves, how do we take social and gaming to transform the reading experience? How can we, as a community, enrich books?” (Rachel Thomas, co-fondatrice de SubText)

  • Ce cadre, c’est la marge. Elle fait l’objet depuis 1 an d’une réhabilitation assez étonnante (contrairement à ce qu’annonçait cette thèse) précisément parce que tout objet nouveau (les tablettes) appelle des contenus (c’est-à-dire des façons de faire) et des cadres anciens, qui fournissent des repères de spatialisation et ne se déplacent que très lentement, dans les usages qui sont faits de ces objets, compris, structurés par un ensemble de mains (auteurs, développeurs, éditeurs, etc.) dont la coordination est elle-même tributaire d’une réorganisation des gestes et des représentations. Or, SubText propose déjà une autre interprétation de la marge et de la spatialisation, différente d’Open Margin ou de Rethink Books. Ainsi, en cliquant sur un commentaire, une fenêtre s’ouvre qui ordonne les différentes réactions produites.
SubText marges annotations livres numeriques1 SubText : Une nouvelle façon de parler du livre dans le livre
  • À toute organisation correspond une hiérarchisation des contenus produits et, par conséquent, des membres. Comme Copia, SubText offre ainsi aux auteurs (identifiés) l’occasion d’apposer leur autorité dans les marges de leur texte, qui ne vient donc pas seulement éclaircir tel passage et offrir des « bonus » mais inscrire l’interprétation autorisée de son texte dont il contrôle la réception (l’auteur, c’est l’auctoritas, celui qui garantit le sens du texte). Le renversement entre « auteur » et « lecteur », qu’on peut supposer, n’est donc valorisé que pour encourager à la production. La marge apparaît ainsi comme le lieu d’un conflit des légitimités dont il reste à analyser la nature (pas assez de matière pour l’instant; si 18 auteurs participent à l’opération, reste à voir combien de lecteurs s’engageront) et comme un lieu de production qui n’est, aujourd’hui, plus confiné à l’autour du texte (le paratexte : titre, couverture, notes, etc.) mais à l’entour (l’énonciation, son dedans, ce qui participede son identité) en production.
SubText social reading annotation1 SubText : Une nouvelle façon de parler du livre dans le livre
  • C’est que la marge est aussi la marge de manoeuvre qu’on veut bien donner au lecteur. Absente, c’est un docte texte qui est imposé; mais présente, ce n’est pas pour autant un outil d’affranchissement du lecteur. Cette place est donnée, c’est-à-dire inscrite dans le programme de l’interface, qui comprend une stratégie éditoriale, marketing, commerciale. L’encouragement à poster des éléments (car SubText consiste bien à soumettre de la matière) textuels, graphiques, etc. est donc à comprendre à la fois comme une preuve de la confiance en la créativité du lecteur (car poster, c’est également savoir « où » on poste et comprendre comment on doit le faire, selon quelle politique éditoriale, etc.) mais également comme un moyen d’organiser économiquement cette production, selon des modalités complexes car l’écosystème des marges est lui-même foisonnant et marginal, difficilement saisissable malgré les cadres (c’est précisément ce sur quoi repose le discours de SubText : une matière grouillante se trouve « dans » vos « pages »). Une analyse du conflit des légitimités doit ainsi se doubler d’une analyse des communautés d’interprétation qui écrivent les annotations et réécrivent le texte (la mise en place de la « gamification » – via MacWorld - doit ici permettre de les motiver, comme le fait Kobo).
SubText Marge numérique SubText : Une nouvelle façon de parler du livre dans le livre
  • Comme ReadMill, SubText ne se présente pas comme un distributeur mais défini une position médiane, celle des acteurs (développeurs/concepteurs, etc.) qui tentent avec beaucoup de talent d’exploiter des fonds numérisés. SubText autorise ainsi notamment l’annotation des livres issus de Google Books (la synchronisation avec Google eBooks est automatique) et des fonds publiques (projet Gutenberg par exemple). Cette gestion des annotations s’inscrit dans la gestion de l’identité numérique de plus en plus complexifiée (Facebook devient pour moi ingérable avec tous ses paramètres qui me renvoie à ma flemmardise de classer, ordonner), avec une possibilité de rendre visibles ou non ses productions à différents cercles (la « communauté » de SubText, son cercle d’amis, personne). Possibilité, également (et c’est tout aussi important), d’autoriser la visibilité des annotations produites par un cercle ou des personnes déterminées. C’est ainsi, plus fondamentalement, la gestion du foyer (au XVI°s, l’annotation désigne encore la « notation » des textes mais également l’inventaire des biens « annotés »; aussi le livre était-il comparé à une maison dont la quantité des objets – annotations, marques, etc. – pouvait compromettre son espace vital), c’est-à-dire la gestion de l’accumulation du savoir périphérique.

  • La prochaine étape (Kobo y est déjà et j’avais plaidé quelques mois avant pour la reconnaissance de la « présence » dans les dispositifs de lecture de livres) consistera peut-être (c’est une hypothèse) en l’affinage des fonctions « phatiques ». Avec Kobo Pulse, Kobo a en effet très bien compris qu’il y avait des « pertes » dans la mise en place d’un outil de productions marginales qui ne prendrait en compte que les pratiques « savantes », c’est-à-dire reconnues comme « utiles ». Le lecteur « amateur » cherche au contraire à faire valoir sa présence (Kobo ne se lancerait pas dedans sans l’avoir étudié), à reconnaître celle de l’autre autrement que dans ses productions textuelles et sans doute dans un ensemble d’indices (progression dans le texte, par exemple) qui viennent dire, de manière très troublante, son passage.