Cette série sur les pratiques d’annotation sera anarchique : pas de synthèse thématique qui ignore les répétitions, structure et équilibre, pas non plus d’étude chronologique pour rendre compte de la lente évolution de la mise en page mais plutôt des portraits de lecteurs, le plus souvent inconnus, « amateurs » ou savants (même si cette opposition – surtout dans le cas de ce matériau – n’a aucun sens, comme tout lecteur scripteur finit par professionnaliser sa démarche), des éléments qui m’ont marqué (Voltaire annotant Rousseau, entre autres merveilles), des échanges qui ont retenu mon attention (conversations informelles avec des amis) ou de belles études (manuscrits arabes, indiens, etc.) trouvées au fil de mes recherches et que j’évoquerai.

Pour commencer, donc : une conversation au café avec un ami (Mikaël), journaliste littéraire et blogueur (L’Accoudoir) qui m’a montré l’un de ses livres, censé fournir « la typologie la plus exhaustive » de ses annotations (ici sur matière imprimée mais d’autres, plus tard, sur écran). Première remarque : les pratiques d’annotations sont d’une extrême complexité et convoquent un nombre important de rapports (marge/texte, index/texte, index/marge, etc.); seconde remarque : le lecteur-scripteur réalise toujours après coup combien ses actions ont été travaillées, témoignant d’une réflexion profonde sur des pratiques, sur le temps, sur la mémoire, sur le destinataire de l’annotation. Mikaël me confiait ainsi, à la fin de notre échange, surpris par le travail qu’il avait accompli pendant des années, lent, patient, que mesurent les écarts entre chaque livre.

« Depuis 5-6 ans j’utilise toujours les mêmes signes graphiques. »

Sa mécanique, ses codes ont en effet mis des années avant d’être stabilisés. Mais « depuis 5-6 ans j’utilise toujours les mêmes signes graphiques ». C’est que l’annotation ne se pense qu’à travers un écosystème, c’est-à-dire un ensemble de livres et d’expériences qui ont donné lieu à sa formation et que valident ou invalident la réussite ou l’échec d’un certain nombre de travaux ou de stratégies d’écriture. Dans le cas de Mikaël, par exemple, un livre lu l’est toujours en vue d’une écriture : il doit servir de support mémoriel à la réflexion; ainsi l’annotation s’inscrit-elle dans une chaîne d’opérations qui conduisent à la réalisation d’un article. Par conséquent, ses  pratiques se sont affinées à mesure qu’il identifiait ce dont il avait besoin d’exploiter et les opérations qui, après exploitation, se sont révélées satisfaisantes, une fois l’article rédigé (et auparavant, Mikaël notait ainsi des pages de livres sans aucun système graphique si bien qu’il oubliait pourquoi il avait indiqué telle page plutôt qu’une autre). Autrement dit : l’annotation et les passages soulignés, chez lui, sont toujours dans l’attente d’une forme plus aboutie qui viendra les justifier; ils sont ce matériau à polir.

« Avant, je ne faisais pas d’index mais ça m’est aujourd’hui indispensable : ça rend pratique et facilement utilisable ce que j’ai souligné [...] C’est comme si je faisais une base de données mentales avec des tags »

L’anatomie de ses livres annotés témoigne de ce rapport entre un travail à venir, déjà inscrit dans le geste qui annote, et le travail de l’annotation. Un index figurait ainsi dans le livre qu’il m’a montré (une série d’articles), qui répertorie la plupart des pages marquées (par un mot ou un simple signe graphique).

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Or, l’index lui-même a ses propres codes : à gauche, la numérotation des pages suivie d’un tiret reproduit le système classique d’une table des matières. Devant chaque numéro de page, deux types de signes graphiques : soit une croix seule inscrite dans un système d’évaluation (trois croix pour un passage important) soit une croix entourée qui indique l’emplacement d’une citation importante. Ce signe a connu une évolution très importante : au départ, Mikäel avait repris les guillemets classiques et notait donc : « … » pour une citation. Mais les conditions de sa lecture l’ont progressivement poussé à rendre son système plus rapide et efficient, compte tenu du lieu dans lequel il se trouvait (souvent des métros et des trains) : une croix entourée est ainsi, pour lui, plus facile à réaliser, s’exécute dans un geste rapide et déterminé.

« J’ai tracé cette flèche parce que j’ai peur de mourir. »

Aux passages principaux se greffent des variantes, occurrences que le signe « + » indique (et qui décroît à mesure que la mécanique du livre a été identifiée, que les variations d’un thème ont fait l’objet d’une typologie exhaustive), accompagnées d’une bordure qui vise à bien délimiter chaque ligne et à éviter les parasitages énonciatifs. D’autres signes et éléments, moins répétés, apparaissent, comme un titre flottant (qu’il n’a pas su identifier, dont il n’a pas pu se rappeler) et une flèche qui assure une liaison entre deux thèmes similaires. Pourquoi donc avoir tracé cette flèche, pourquoi n’avoir pas capitalisé sur une relecture qui aurait mentalement fait ce lien ? C’est que, comme me l’a expliqué Mikaël, « chaque lecture est peut-être la dernière« .

Autrement dit : elle doit être parfaite, ne souffrir d’aucun manquement car ce qu’enregistre le scripteur c’est l’état d’une lecture à un moment donné, qu’il a conscience de savoir mortelle. Il sait donc que plus jamais il ne rouvrira le livre annoté, si ce n’est pour rédiger un article qui dissolvera ses sécrétions scripturales ou plutôt : qu’il n’aura sans doute plus le temps de le relire parce qu’il y a déjà trop de livres à lire (le programme de Mikaël est chargé). C’est ainsi pour un autre qu’il vient faire trace, dans un matériau qu’il a conscience de savoir immortel, même si ses annotations, machinisées, ne s’adressent qu’à lui-même.

« J’ai regretté plus d’une fois d’avoir la flemme d’aller chercher mon crayon à papier…Je corne alors la page : c’est un palliatif. »

Les mots tracés dans l’index répondent par ailleurs à cette exigence : ils ne font souvent sens que pour lui ou à un observateur qui aurait fini par comprendre ses mécanismes de pensée. Mikaël note par exemple : « de haut vue » au lieu de « vue haute » parce que, explique-t-il, « je n’avais pas de gomme pour corriger » et que « je sais que je me comprendrai ». Toujours le lecteur-scripteur s’adresse à cet autre lui-même qui, plus tard, relira potentiellement ses annotations et ne les comprendra plus (d’où la standardisation pour éviter les corrections qui trahiraient une hésitation de la pratique et une certaine forme d’amateurisme).

« Y’a des passages où je rate mes soulignements… »

Plus profondément, il peut se permettre d’avoir un index défaillant, comme ce dernier renvoie systématiquement à des passages qui sauront identifier, par une série d’allers-retours, l’acte de pensée à l’oeuvre dans l’inscription de tels signes ou de tels mots. Autrement dit : l’annotation se détermine toujours par rapport à. Les défaillances observées ont donc été rendues possibles par l’annotateur, parce qu’elles se trouvaient réparées à tel autre endroit et qu’elles y puisaient donc les arguments de leur cohérence.

Révélateur, en ce sens, le moment où Mikaël élabore son index : en même temps que l’annotation. Il ne s’agit donc pas d’un recensement effectué en aval, une fois l’ensemble des annotations réalisées, mais bien d’un outil, d’une technologie du savoir réalisé au même moment, de manière à assurer au double système de standardisation (de l’index et des annotations) une cohérence optimale, une adéquation parfaite.

Le premier élément de l’index par exemple : « 12 – Style apnée, ponctuation » renvoie à un long trait vertical qui délimite lâchement les bornes du passage évoqué. Le trait est si lâche qu’une simple évocation, sans marques, aurait probablement suffi. Mais « j’aurais été déstabilisé sans »: l’annotateur doit en effet toujours pouvoir comprendre la portée d’un renvoi, précisément parce que, dans ce cas, la lecture s’inscrit dans un rapport utilitaire menacé par une ressaisie complète du mécanisme de l’annotation (ou la faillite potentielle du système), de chacun de ses mouvements. Aussi chaque trace laissée s’apparente à un caillou, même posé négligemment, qui vient dire que le renvoi n’est jamais contingent, jamais hasardeux et qu’il a été pensé. 

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Les rapports entre l’index et les annotations ne sont pas les seuls dans un texte et un livre. Ceux entre les différents signes graphiques, à l’intérieur d’une même page, sont également nombreux et déterminent des rapports hiérarchiques dont rendent compte des positionnements spatiaux et des variantes d’intensité. Entre le trait horizontal et vertical, par exemple, des compensations, comme l’un n’existe souvent que pour réparer l’autre, soit que le premier ait été produit sans une lecture globale du paragraphe, qui oblige alors à lui attribuer après coup une même signification (passage important) par un trait spatialement plus étendu, soit que, à travers cette étendue, un élément remarquable doive être extrait (et c’est alors le trait horizontal soutenu par un mot).

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Parfois si étendu que des flèches viennent signifier son extension à d’autres pages. Mais là aussi, la signification donnée au signe « flèche » est double, compris dans un double effet d’échelle, à la fois restreinte (d’un élément de segment à un autre élément de segment) et plus large (de segment à segment). Le rapport entre les signes graphiques se densifie alors, comme une phrase qui gagnerait en complexité à mesure que des mots seraient ajoutés (c’est une forme de syntaxe). La flèche accolée à un segment souligné indique ainsi qu’à la prochaine page un même élément de segment portera sur la même thématique; à l’inverse, la flèche accolée à un seul segment (sans soulignement) indique plutôt que la thématique va se poursuivre sans précision.

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Des variantes sont donc perceptibles à l’intérieur d’un même système graphique (deux flèches), mesurables grâce à leur complémentarité avec d’autres signes (flèche + passages soulignés) ou grâce à une modification apportée au système. Ainsi trois traits verticaux indiquent que le passage est très important (et répond ainsi, toujours avec une grande cohérence, aux croix déjà réalisées – ou réalisées en même temps – dans l’index).

Plusieurs conclusions et ultimes remarques (listées, en vrac) :

  • Mikaël souligne mais ne surligne jamais parce que le segment souligné révèle sa position de déférence face au texte (il est sous le texte, dans l’attente d’une réécriture contrairement au passage surligné, premier, qui « collectionne » des segments de texte pour réduire ce dernier à une cueillette – c’est l’homme aux ciseaux. Or Mikaël « n’aime pas réduire un livre à quelques fragments »).
  • La pratique d’annotation,  dépendante de ses lieux d’exercice, qui favorise l’inscription d’un corps (traits nerveux, plus marqués, plus lâches) et d’épisodes de vie (calendrier des transports), qui rend compte d’un moment de lecture. L’évolution du système graphique est (notamment) tributaire de ces facteurs.
  • Le scripteur vient faire trace, dire qu’il est passé par là, dans un matériau (le livre) que des siècles de représentations et de discours ont élevé au rang des Immortels.
  • Il fait plier les technologies du savoir normées à ses propres normes, indispensables à la digestion/appropriation des savoirs, corrige ainsi une table des matières incomplète ou fait coexister deux index, parce que l’architecture de son savoir serait impossible sans la visualisation mentale des gestes et des opérations qui ont été nécessaires, des efforts qui ont été consentis.
  • Le crayon est un élément archéologique et généalogique dont la longueur témoigne de l‘usure, c’est-à-dire du temps passé à annoter, à lire, à inscrire sa lecture-écrite et qui permet potentiellement et illusoirement de retrouver, compte tenu de sa fatigue, le nombre de livres annotés.
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  • Les strates de lectures écrites coexistent mal entre elles : une section d’annotation ne doit pouvoir marquer qu’un livre et un autre travail exigerait presque un autre livre, marqué différemment, qui ne viendrait pas parasiter une autre lecture, un autre travail (pour le blog de Mikaël, pour un article) c’est-à-dire un acte de lecture issu d’un autre corps, d’un autre lieu et peut-être même d’une autre vie.
  • Enfin, pour un lecteur, se rendre présent, faire acte de lecture, consiste à rendre compte de ses actes de pensée par l’entreprise de l’écriture, qui ne se contente pas de la transcrire mais qui la médiatise, c’est-à-dire lui offre le cadre idéal de son expression et des outils par lesquels le lecteur pourra prendre une distance avec le texte et le projeter sur l’écran de la page pour le réécrire.