Une lectrice dans le métro hier, crayon à la main (comme Erasme le préconisait pour toute lecture), corps relâché – dernière indication importante (celle du corps) qui détermine le statut qu’on peut alors donner au crayon, soit sentinelle-épée prête à frapper, soit calme épuisette des eaux troubles, qui attend patiemment le moment, ou peut-être (dernière option) fusil à l’épaule dans la forêt du texte, saisi par le lecteur-chasseur à la recherche de gibiers (bêtes, les mots).
Un rêve, cette nuit, vint déstabiliser (ou préciser) cette rapide typologie à laquelle il me suggéra donc de rajouter le cueilleur-annotateur (celui qui, avec son panier, vient remplir, apaisé, son panier de baies – proche de l’épuisette), le guerrier-annotateur, parti conquérir le territoire de la page, et le prêtre-annotateur (qui évangélise ce territoire ? J’avais d’abord écrit-lapsus : « prête-annotateur », don de soi, don-lecture).
Chasseur, cueilleur, guerrier ou prêtre, tous répondent à une stimulation provoquée par le texte, celle que Compagnon (La Seconde main ou le travail de la citation) appelle la sollicitation, ce « petit coup de foudre arbitraire » pour un passage qui le transforme, par l’entreprise de l’excitation, de la recherche des raisons de son élection, en fragment nécessaire, élu, devenu lui-même un texte après avoir été amputé, et susceptible de circuler, de rendre compte, en tant qu’indice, d’un plus vaste continent.
Le lecteur prospecte, collecte et se nourrit en chemin. Mais pérégriner, c’est aussi laisser des traces dans les espaces qu’on parcourt. La piste ouverte et les repères laissés en chemin, délibérés ou insus, pourront guider d’autres lecteurs ou servir de signes de reconnaissance pour le marcheur désireux de retrouver ses propres traces. Certaines traces sont discrètes et évanescentes, d’autres peuvent durablement affecter l’écologie du texte, modifier le système, voire le subvertir. » (C. Jacob, Des Alexandries)
Ce geste, travail de géographe, qui consiste à faire de la page une carte, un espace balisé où sont posés « des jalons, des repaires surchargés de sens, ou de valeur » (Compagnon), dans l’attente d’une potentielle composition, d’un travail d’écriture (un billet de blog, un article, un livre) qui révèle alors que les soulignements n’étaient que les pointillés d’un patron et que la trace, si elle peut être un don, « [laissée] en chemin » pour « guider d’autres lecteurs » (C. Jacob), peut également faire l’objet d’une gêne, une fois exhibée, parce qu’elle rend compte des excitations amoureuses d’un lecteur que la gomme ne saura jamais totalement effacer.


Je suis sûr que le prête-annotateur de ton rêve (que j’ai lu « prêtre-annotateur », la relecture de Salammbô sur Stanza commence à envahir mon subconscient) n’annote que des livres qui ne sont pas à lui ! Petits dialogues entre lecteurs interposés trouvés dans des livres de la BPI…
J’adore la stoïcité de ton annotatrice prise en photo, lire dans la cohue c’est déjà une revendication de concentration, souligner debout c’est bien montrer qu’on est pas prêt d’abandonner la chasse.
Je me rappelle fouiller les poches profondes de mon manteau d’hiver à la recherche d’un bout de crayon gras, ou, dans le métro, de m’en trouver si démuni pour annoter un passage que j’étais presque prêt à en quémander aux voisins de wagon.
De passer selon la lecture du crayon tenu au doigt tendu pour annoter dans la Kindle-app, me permet de suivre l’évolution de l’interface de « capture » du texte sous iOs, toujours caractérisée par cette loupe lambda (ronde avec faux reflet puis rectangulaire comme ces vielles loupes de lecture observées sur le bureau de mon arrière-grand-père) pour contourner la contrainte de « l’angle mort » provoqué par le pouce ou l’index sur l’écran (le doigt qui s’approche pour toucher c’est aussi le doigt qui cache sur ce si tiny-screen).
Surligner de la sorte dans un RER bondé, c’est de l’annotation de contorsionniste : mais le « commuting » journalier est bien un terrain de chasse pour les lecteurs pérégrins. Et le plaisir d’être un lecteur « tout-terrains » n’y est pas pour rien.
(viens de me rendre compte, en retouchant ce billet, que je ne t’avais pas répondu)
Les rapports entre le doigt et le texte sont en effet déterminants dans l’histoire des pratiques de lecture. Pour toutes ces questions voir les travaux de Peter Stallybras sur la Renaissance (notamment « Fingers in Page » : http://www.smith.edu/libraries/info/news/friends/sp2005.pdf).