Pendant des années, elle les avait annotés, avait appris à baliser patiemment le chemin qui la mènerait à la rédaction d’une dissertation, à suivre, crayon à la main, la leçon du professeur ou à déjouer le terrain miné d’une version grecque. Elle ignorait encore, pris par l’urgence de ses travaux (ou bercée par l’illusion d’une carrière universitaire menée sans terme à leurs côtés), qu’elle devrait, un jour, les congédier.
Par chance, elle avait intégré certaines règles (le tabou, la sacralisation) qui l’avaient conduite à trouver un compromis entre l’impossibilité et la nécessité de rendre visible son passage en n’y inscrivant que des marques potentiellement effaçables. Mais la mine du crayon, insouciante, s’était si sûrement enfoncée dans la chair de la page qu’elle avait laissé des entailles profondes. Les tentatives de cautérisation avaient échoué; il fallait se résigner : le livre serait invendable.
Un autre, pourtant – une pièce d’Eschyle dans l’édition des Belles Lettres –, n’avait bénéficié que de discrètes observations. Il lui faudrait seulement maquiller du fard de la gomme les marques inscrites dans les marges extérieures (seules à être négligemment auscultées par les vendeurs de Gibert). Mais elle tomba ce jour-là sur une inquisitrice, qui lui demanda de toutes les effacer. Si, dans d’autres circonstances (comme lorsque l’on veut voir dans une traînée de nuages aéronautique le passage d’un Dieu pressé), elles seraient apparues comme des dons adressés à un lecteur à venir – ces marques dont on aime croire qu’elles sont des traces – les annotations ainsi produites n’étaient que salissures, susceptibles de compromettre l’acte d’achat.
Certes, il resterait toujours, malgré cette méticuleuse opération de nettoyage, la pression des signes inscrits sur la page; mais l’acheteur devait au moins y voir les efforts mobilisés – parfois douloureux comme tout renoncement – pour lui assurer une place.
