Mein Kempf (« Mon combat« ) est impossible à trouver en Allemagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le ministère des Finances de l’Etat régional de Bavière, qui détient les droits sur le livre, refuse en effet de le publier (via Le Monde et L’Express). Mais l’éditeur britannique Peter McGee vient de trouver une parade pour le mettre à disposition du public dans le pays (dès le 26 janvier) : n’en révéler chaque semaine que de courts extraits annotés par un historien.
Le geste de l’éditeur consiste ici à lever tout doute sur ses intentions en l’inscrivant très clairement dans une édition critique, c’est-à-dire dans une publication éditorialisée dont le but n’est donc pas seulement de « rendre public » (c’est le premier sens de « publication ») mais bien de publier (au sens d’éditer).
Mais pourquoi cette éditorialisation passe-t-elle par des annotations et non pas par des notes en bas de page ? C’est qu’il s’agit de recouvrir la voix de Hitler par celle de son commentateur en organisant la page de telle manière que le commentaire soit bien lu en parallèle. Comme l’annonce en effet l’éditeur : « d’un côté, des extraits de Mein Kampf seront imprimés et de l’autre des commentaires d’un chercheur renommé ». Ce travail éditorial est donc un effort pour effacer la figure de l’auteur derrière le texte en en faisant un document fossile, impossible à brandir et à réactiver.
On sait en effet qu’un texte, même imprimé, n’est jamais figé, qu’il est avant tout un objet social en mouvement et que, même écrit rigoureusement de la même façon (à la virgule près) et publié à deux époques très éloignées, il ne fera pas l’objet de la même interprétation, compte tenu de l’époque dans laquelle il s’inscrit alors (c’est la démonstration magistrale de Borges dans sa fiction Pierre Ménard, Auteur de Don Quichotte). C’est pourquoi son interprétation est encadrée et que la seule lecture autorisée est nécessairement celle de l’historien, chargé de montrer comment un texte aussi délirant et médiocre a pu avoir une telle portée.
