On pourrait croire, en observant les pratiques d’annotations de Rémi, qu’il ne laisse jamais de traces dans les livres pour la seule raison qu’il ne souhaite pas les altérer. Il n’annote en effet jamais « dessus » : il en produit toujours une image, une représentation, c’est-à-dire une (photo)copie (au sens platonicien) sur laquelle il pourra, sans scrupule, griffonner. Ce n’est certes pas la méthode la plus pratique : elle exige par exemple de trouver un moyen pour naviguer dans des pages devenues des feuilles, des objets mobiles et matériellement autonomes qui conservent pourtant une empreinte, celle de leur reliure, de leur articulation bref, d’une pensée que le trombone, cet impensé du geste scriptural, aura pour fonction de réorganiser pour fournir un « autre » texte, avec un début, un milieu et une fin, comme en témoigne cet acte d’inauguration (c’est le code couleur, à la fois rappel, fil dont l’aiguille coud des feuilles dispersées et premier élément topographique) :

pratiques dannotation rémi24 Pratiques dannotations (X) : sacralisation et séparation

C’est pourtant à cet effort que se mesure la foi du croyant : non pas à des activités répétées mécaniquement, sans la conscience qui les produit, mais à une abnégation, à un renoncement partiel au bien-être matériel (c’est le sens de « confort ») qui implique de « trouver des stratégies pour rester intègre jusqu’au bout » (sic). Ainsi le livre fait-il davantage l’objet d’une sacralisation, c’est-à-dire d’une séparation entre des activités profanes et des activités sacrées (de « qadosh », « séparé » dixit Rémi). Comme tous les livres procèdent d’un Seul, leur travail n’est possible que dans leur mise à distance, c’est-à-dire dans la production d’un calque-photocopie.

pratiques dannotation rémi17 Pratiques dannotations (X) : sacralisation et séparation

Et on comprend alors d’autant mieux pourquoi les liseuses et autres tablettes posent tant de problèmes aux juifs pratiquants et aux rabbins (voir Le livre numérique à l’épreuve du Chabbat), chargés d’actualiser la Torah dans sa partie halakhique (juridique) et aggadique (enseignements historiques, allégoriques, etc.) : ce sont des objets de lettrure (écriture-lecture au XII°-XIII°s), sur lesquels les activités ne peuvent pas être séparées. En assurant ainsi la séparation des supports, en détachant finalement le texte du livre, Rémi s’autorise à exercer deux pratiques (lire, écrire) indispensables à la prise en main, à la digestion et à la circulation des savoirs avec le sentiment (peut-être illusoire) de pouvoir toujours accéder à la virginité de la première voix.