Au BookCamp 4, H. Gardeur de Feedbooks a présenté un bel atelier qui se proposait de définir les éléments nécessaires à la constitution d’une chaîne du livre numérique décentralisée. Parmi les propositions avancées : la standardisation des annotations. Concrètement : actuellement, si vous voulez exporter vos annotations d’un écosystème (l’application iBooks d’Apple) à un autre (l’application Kindle d’Amazon), c’est impossible. Vos marques restent la propriété de l’application dans laquelle elles ont été produites. Une standardisation, si elle était adoptée, favoriserait au contraire la circulation de ces écrits d’écran d’une application à une autre.

annotation Annotations sur écran : tu tires ou tu pointes ? (1/2)

Un même livre du projet Gutenberg est-il le même dans deux applications concurrentes qui l’exploitent ?

Cette circulation est utopique ou, du moins, possible que dans le cas d’acteurs qui n’ont pas construit leur économie sur les données extractibles de l’annotation et sa fonction de singularisation d’un même objet à partir de son statut indiciaire. Un exemple : le projet Gutenberg, qui fournit à de nombreuses applications des livres libres de droit, qui peuvent faire l’objet d’une exploitation, pourvu qu’elle ne soit pas économique. Ainsi, des applications iPad comme Rethink Books ou 24Symbols ne proposent-elles aujourd’hui, parce que ses concepteurs n’ont pas su contracter d’accords avec des éditeurs, que des classiques gratuits, issus du projet Gutenberg. Ces offres sont-elles pour autant les mêmes, bien qu’elles soient exactement et strictement tirées du même projet ? En rien. Les annotations encouragées par 24Symbols ou RethinkBook, réalisées par leurs utilisateurs, sont de nature différentes : les marques ainsi produites par les lecteurs viennent qualifier le document et l’inscrit dans un geste éditorial (ou énonciation éditoriale) qui le distingue rigoureusement d’un autre. Conséquence : aucun de ces deux projets n’a intérêt à laisser circuler ses annotations, précisément parce que ce serait, dans un premier temps, condamner la singularité d’oeuvres originellement identiques.

L’annotation et le paradigme indiciaire

L’entreprise Copia l’a parfaitement compris, qui a récemment commandé des annotations à des auteurs partenaires dont elle commercialisera les oeuvres, précisément augmentées de ces annotations…Ainsi le célèbre paradigme indiciaire défini par Carlo Ginzburg (voir « La notion de traces » résumée par Alexandre Serres) sert-il ici de modèle économique, parce que la trace laissée par l’utilisateur est un indice de sa présence convertible en donnée par la traçabilité de ses actions et leur exploitation (à terme, on peut ainsi tout à fait imaginer que les passages les plus annotés/surlignés fournissent au réseau social du Kindle les moyens d’affiner son algorithme de recommandation). Par conséquent, croire que ces données, portées par l’annotation, seront facilement partagées (ou plutôt : aussi facilement libérées) me semble encore un peu illusoire. ;)