Découverte d’un site indonésien pour les enfants (Indonesia Bercerita) où les adultes doivent eux-mêmes produire les contes (sur un principe similaire à A Story Before Bed qui a remporté un prix au Digital Book World).
La visée éducative et morale est clairement définie dans l’à propos et peut même faire sourire. Car c’est le devenir même de toute la nation qui est engagée dans ce projet ! Les histoires doivent fournir le ciment nécessaire à la consolidation les liens entre ses membres…Les « rêves » des fondateurs du service, énumérés point par point dans une liste, témoignent d’un idéal qu’ils aimeraient voir se réaliser, celui d’une nation indonésienne qui serait « l’icône du monde » (sic). Aussi, parents, enseignants, « guerrier de la société » et « jeunes combattants » sont invités à produire des histoires dans le but d’éduquer les jeunes cerveaux du pays.
Si l’enfer n’avait pas existé, les enfants l’auraient inventé (Chesterton)
Ce que je trouve intéressant dans ce cas, c’est l’effet loupe qu’il produit sur notre propre situation. Dans un article publié par Jakarta Globe, les fondateurs du service, qui a par ailleurs obtenu deux récompenses, affirment en effet que la plupart des histoires indonésiennes véhiculent de « mauvais messages » aux enfants. Une histoire, donc (c’est pas un scoop), a avant tout des vertus socialisantes-normalisantes, coercitives, qui consistent à répéter et à inculquer des schémas sociétaux (c’est le fonction même de la littérature didactique telle qu’elle s’épanouit en France au XIX°s et à l’école de Jules Ferry). Mais si nous le savions déjà, une telle démonstration, qui ne cache rien de ses ambitions, permet d’en prendre d’autant plus conscience. Rassurons-nous : les effets de telles actions sont limitées. S’il serait bien hasardeux de rapprocher la situation indonésienne de la situation française, je ferai cependant remarquer, en m’appuyant sur de récents travaux français (Lectures et lecteurs à l’heure d’internet), que l’adolescent se détourne des histoires imprimées, parce que le livre papier porte en lui un imaginaire symbolique lourd (ennuyeux, pour les adultes, trop normatif, assimilé à lecture, etc.)
Mais si, à leur tour, elles s’exportent sur le web, qui semble être pour l’adolescent un moyen précieux de lire-sans-s’en-rendre-compte (c’est-à-dire dans un environnement peu reconnu comme un objet de lecture « digne »), comment ce même adolescent pourra échapper à cette norme ? Car les discours mobilisés sur ce site sont non seulement redoutables, parce qu’ils font appel à un imaginaire libertaire (produisez, racontez), mais en plus efficacement mis en place (les consommateurs sont producteurs et font appel à leur corps, à leur voix, pour produire, qui intériorisent peut-être d’autant mieux ces pratiques encouragées). Sans doute faut-il faire ici confiance à la capacité des adolescents à se détourner de ces outils et à les détourner, parce qu’au fond, ils ne fournissent pas que des moyens de soumission mais peut-être surtout de création, une fois parodiés.
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Vu d’ailleurs avec eBouquin.

