Kitab organise depuis l’année dernière une formation (Publishers Training) pour les éditeurs arabes, qui a lieu à Abu Dhabi, émirat plutôt dynamique dans le domaine de l’édition (comme en témoigne sa récente foire des livres, précisément organisée par Kitab). Pour son édition 2011 (5-9 juin), la formation réunissait une grande diversité de pays arabes (une dizaine, si j’ai bien compté) et proposait deux thèmes-ateliers : la mise en place concrète d’un plan marketing et un panaroma des modèles économiques gagnants.

Capture d’écran 2011 06 24 à 18.56.34 Abu Dhabi : une formation sur le numérique pour les éditeurs arabes

Les difficultés du monde arabe : distribution, politique, données

Ces formations peuvent paraître aberrantes, dans des régions où l’édition papier peine déjà à se développer. Dans les pays arabes, en effet, des problèmes structuraux (et culturels) limitent la diffusion du livre et la constitution d’une chaîne éditoriale : distribution faible (les tirages dépassent rarement les 2000 exemplaires), aucune politique de fixation des prix, pas de registre de bases de données (ISBN, catalogage) bref, il reste encore beaucoup à faire, comme Octavio Kulesz le montre dans son étude sur les pays (dits) en développement.

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Pourquoi une formation sur le numérique ?

Alors une formation sur le numérique…Me semble pourtant que l’édition numérique n’est pas une étape ultérieure, comme le point culminant de la culture livresque, l’après, « une fois que nous serons suffisamment développés », ni même l’incarnation d’un saut qualitatif  (voir Adama Samassékou au Focus 2011 de l’Unesco sur le futur du livre et de l’écrit), mais une voie parallèle, pleine d’énergie, synergique, qui permet, mise progressivement en place, de régler indirectement des problèmes inhérents aux circuits plus traditionnels ou, du moins, d’en prendre conscience, dans un contexte mondialisé et comparatiste. Une initiative importante, donc.

Les obstacles sont des opportunités

Matthieu Baldacci Abu Dhabi training 300x199 Abu Dhabi : une formation sur le numérique pour les éditeurs arabesLes difficultés (le premier jour) ont d’abord été mentionnées. Arrivées en tête : la distribution et le manque de données. Ces défis, Phillip Drew (l’un des intervenants) a demandé qu’ils soient considérés comme des opportunités. Il a ainsi invoqué la figure de Ian Ballantine, célèbre pour avoir popularisé le livre broché dans les années 50, alors même que le monde connaissait une pénurie de papier et des difficultés de distribution.

Promouvoir le livre : listes, prix et alliances

Lors de la deuxième journée de formation, les participants ont rapidement évoqué la nécessité de créer une liste universelle de best-sellers, qui existe déjà en Egypte. Ahmad Al-Haidari, qui travaille dans une maison d’édition au Kuwait, a cependant estimé qu’une telle liste pouvait être détournée par les éditeurs. C’est pourquoi un journal, à la manière du New York Times, devra collecter ses propres données pour générer cette liste, indispensable pour stimuler les ventes et encourager à la lecture, de même que les prix et les reconnaissances, encore trop peu nombreux dans la région (hormis l’Arabic Booker Prize et le Etisalat Prize).

Les collaborations sont également trop peu nombreuses. Chaque pays arabe devrait ainsi se constituer comme une caisse de résonance des réussites des autres pays selon Ghayath Maktabi (un éditeur syrien).

Ces réussites dépendront de la capacité des éditeurs arabes à intégrer le marché numérique dans leur stratégie marketing et leur workflow. Matthew Baldaci a rappelé que le livre numérique est aujourd’hui partagé entre 99 % de livres homothétiques pour 1 % de livres enrichis en vidéos, sons, etc. Mais déjà des auteurs pensent leurs oeuvres dans un contexte enrichi : les accompagner devient donc essentiel et ce, à tous les niveaux de production (de la conception à la commercialisation). De même que leur promotion, que Baldaci estime insuffisante : on ne sait pas encore promouvoir un eBook (et ce, dans le monde entier).

kitab training Abu Dhabi : une formation sur le numérique pour les éditeurs arabes

Développer la lecture

Le « marché » est pourtant  important (3ème jour). Si les arabes rechignent encore globalement à acheter en ligne (ce qui explique en partie la stratégie de la librairie Jashanmal), ils pourraient être 20 millions à le faire. Par ailleurs, les classes (notamment en Jordanie) sont équipées en tableau blanc interactif et réclament des contenus adaptées à ces nouveaux dispositifs (d’autant que 59 % des jordaniens sont présents sur internet et lisent par conséquent en ligne selon une récente étude menée dans le pays). Tout reste donc à faire.

Encore faudrait-il qu’ils lisent (et on voit ici que dans le monde sont développés les mêmes arguments, faux), s’est inquiété Omar Chebaro (Liban) le dernier jour de la formation. Pour encourager et développer la lecture, plusieurs opérations ont été lancées dans le monde arabe. Au Maroc et en Tunisie par exemple, des cours de lecture et des dons de livres ont respectivement été réalisés pour aider les enfants à développer leurs compétences et à poursuivre chez eux, tout au long de l’année, les efforts ainsi faits.

Conclusion : développer l’écriture

En terre d’Islam comme ailleurs, les techniques de l’écrit se virent confisquées par des élites peu soucieuses de partager leur pouvoir. Si la lecture du texte – ou plutôt sa récitation – était le privilège de tout musulman, la sicence de l’interprétation, de la « bonne lecture » reste l’apanage des spécialistes. » (Yves Gonzalez-Quijano, « La lecture dans le monde arabe et islamique contemporain » dans Le Monde des littératures)

Kitab est une initiative importante qui permet, au moins une fois dans l’année, de focaliser un peu l’attention sur les pays du sud. Mais avec des intervenants essentiellement anglo-saxons, la formation apparaît comme une tentative pour exporter des modèles du nord vers des régions complexes où ce n’est pas seulement le devenir de la lecture qui est en jeu, mais plus fondamentalement celui de l’écriture, seule susceptible de permettre aux lecteurs de prendre de la distance critique avec les textes qui leur sont soumis.

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Vu d’ailleurs avec eBouquin.