Incipit pinterest numeriklivres Des incipits sur Pinterest

NumerikLivres est un éditeur novateur en termes de « propulsion » de livres numériques (ce que d’autres appelleraient le « marketing »), l’un de ceux qui s’emparent le plus volontiers des outils à leur disposition pour assurer ou démultiplier leur présence sur Internet, qu’il s’agisse par exemple d’offrir des extraits d’un texte à la lecture – chargés d’assurer sa circulation – qui seront ensuite proposés dans un fichier unique (voir « La reliure numérique, l’écriture et la mort« ), d’animer énergiquement un groupe Facebook, de Tweeter (je suis moins convaincu sur ce coup car Twitter ne peut pas être un outil de diffusion-spam d’un catalogue, mais passons), de bloguer (l’éditorialisation indispensable pour apparaître dans les résultats Google et rédiriger ensuite vers la vente de titres), etc. Dernière expérimentation : Pinterest.

D’abord décrié (« Encore un réseau », « Effet de mode » lisait-on), Pinterest est progressivement apparu comme un outil permettant de lire différemment un fonds éditorial (même les réseaux de lecteurs, comme GoodReads ou aNobii, y sont maintenant, alors que l’animation des catalogues est leur spécialité). Plus que les autres réseaux, en effet, Pinterest a fait du cadre, c’est-à-dire de la pensée visuelle et de la promotion des signes iconiques, le moyen par lequel des éléments pouvaient être rapatriés et distribués distinctement (articles, dessins, etc.), cependant réunis dans un « tableau » qui permet de les saisir globalement. L’éclatement finit ainsi par trouver une forme qui en donne une lecture cohérente et unitaire (« recompositions du savoir qui sont de l’ordre de la mosaïque et qui visent à donner quelque chose de cohérent » disait justement Xavier de la Porte en janvier 2011 en résumant la pensée de Milad Doueihi). Nous avons donc bien affaire à une écriture car il ne s’agit pas seulement de réunir mais de sélectionner, d’ordonner, de hiérarchiser, d’éditorialiser, de remettre au goût du jour, de répondre à, de faire valoir une pensée à travers le positionnement et le choix raisonné d’entrées.

Exemplaire (et magnifique) à ce titre la page « Incipit » de l’éditeur sur Pinterest. Les historiens du savoir (Ann Blair, Rhodes et Sawday, Rouse, etc.) avaient déjà pu montrer ce que les technologies de repérage (index, table des matières, notes en bas de page, illustrations, etc.) pouvaient révéler en termes de pensée et d’ingéniosité (de la part de leur fabricant) ou de stratégies de lecture (de la part des lecteurs les utilisant). Ces technologies de l’utilisabilité (voir Book Use, Book Theory : 1500-1700) anticipent donc des usages qu’elles déterminent, les cadrant, ou qu’elles aident  à organiser dans des parcours dissidents. Rhodes et Sawday vont même plus loin et suggèrent que ce sont aussi des outils publicitaires chargés de convaincre un lecteur du caractère ordonné d’un texte, de la main qui est passée avant lui pour défricher le terrain.

Dans le cas de NumerikLivres, c’est assez clair. Car l’incipit, ce n’est pas seulement les premiers mots d’un texte (« la ligne initiale de manuscrits ou incunables » selon le Dictionnaire des termes littéraires), c’est aussi un contrat passé entre un lecteur et un auteur, soit « une opération stratégique de codification, de séduction, d’information ou de dramatisation » (Le Dictionnaire du littéraire). Or, si l’on se réfère à la politique de l’éditeur (« On lit un texte on ne lit pas un livre« , « Le Salon du LIRE », etc. projet pédagogique exprimé par le pronom et la POLICE : « les enfants, répétez après moi et regardez bien » ;-) le choix de l’incipit comme matière publicitaire constitue la démonstration même de cette politique et son application dans un dispositif graphique. Car il s’agit bien de donner à lire des textes sans les repères habituels qui permettent de les identifier comme « livre ». Ce n’est plus ici ce dernier qui fait l’objet d’une vénération mais bien le texte cadré, c’est-à-dire sacré (dans la poésie lyrique persane, le cadre est l’autre nom du sacre). Le cadre sert donc à définir le seul espace digne de lisibilité, à l’exception de toutes les autres formes éditoriales qui « corrompraient », par leur médiation (l’imaginaire de la médiation est toujours celui d’un affaiblissement), la prise de contact entre le lecteur et le texte. Chaque cadre fournit ainsi une lecture pyramidale qui honore d’abord le texte (contraste des couleurs), puis plus discrètement l’auteur et renseigne ensuite sur leur « propulseur »- »serviteur » (soit l’éditeur, pris dans un paratexte duquel il n’est jamais extrait).

Cadre Pinterest livre numérique Des incipits sur Pinterest

D’où vient la fascination exercée par cette page ? C’est d’abord le vertige de la vue aérienne et du trou sans fin qu’on peut d’ailleurs chercher à contenir dans un espace plus restreint pour en mesurer les contours (dézoomage); c’est aussi le spectacle de l’ordonnancement (qui rappelle les tables d’exposition des libraires), d’un processus mental projeté sur une interface graphique présenté comme un bloc immuable mais dont on peut tenter de suivre les choix et les hésitations, c’est-à-dire l’élaboration (les nuances de couleurs, par exemple, pour distinguer chaque production, une action qui permet d’imaginer le concepteur au travail, cherchant le bon ton et sa place dans l’ensemble; ou encore le découpage des incipits dans une image qui renvoie à un extrait plus long sur un site extérieur – la lecture est donc déléguée à un autre espace –, témoignage d’une composition fine qui doit être plus vue que lue, même si voir c’est aussi lire ;); c’est aussi le coup publicitaire, la réactivation d’un vieux procédé dans un moule neuf, qui rend manifeste, plus que tout texte critique, la fonction de l’Incipit et adresse un joli pied de nez à la tradition textuelle (car l’incipit est aussi une auctoritas, « un choix qui permet à l’auteur d’évoquer la tradition au sein de laquelle il entend placer son oeuvre » selon I. Illich) ; c’est enfin le texte, qui semble tenir droit sans s’appuyer sur une autre force que la sienneapparemment « décollé » d’une matérialité souvent jugée pesante mais dont on aura bien compris qu’elle est pleinement présente et qu’elle a simplement pris une autre forme.