Frankbooks est un peu semblable à Book Pulse  : l’application utilise l’API de Facebook pour « socialiser » ses contenus et ainsi pousser différentes fictions du texte (lecteurs, auteurs, personnages, etc.) à entrer en contact. Vidéo promotionnelle (et laide) maestro :

L’interface pixelisée de la dernière réalisation de FrankBooks – Pocket Money, 2 euros – est donc divisée (en mode paysage) en 2 zones : la première, c’est celle qu’occupe le texte, qui se déroule façon codex (vers la droite) même si la barre de défilement/progression va vers le bas (scrolling). La seconde est constituée d’images qui correspondent très exactement à une « page » du texte et qui raconte visuellement l’histoire (un jeune homme découvre une mallette bourrée d’argent et fuit, à travers l’Allemagne, ceux qui le poursuivent – se prête donc bien à l’insertion de cartes, liens, images qui rendent compte du trajet). Chaque fois que j’avance dans ma lecture, cette zone me propose ainsi une image à la même hauteur, qu’il est possible de « liker » ou de commenter. L’action est alors visible dans l’application et sur Facebook (BookPulse procède pareillement avec ses pages dédiées aux livres annotés) :

FrankBooks Social Reading App 1024x768 FrankBooks : les personnages de livres deviennent des community managers sur Facebook

Quelques remarques :

  • La gestion graphique est une tentative pour concilier différents discours : d’un côté, en effet, ceux qui militent pour leurs créations (voir « L’Idéologie de l’adoption du livre numérique« ) et sont donc amenés à caricaturer l’héritage livresque (linéaire, ennuyeux, inadapté au web, etc.) et l’actuelle offre numérique (FrankBooks écrit ainsi dans sa présentation : « Encore aujourd’hui, les eBooks sont essentiellement des livres convertis en PDF »); de l’autre, ceux qui jugent envahissantes les images (assimilées à des gadgets le plus souvent) et la sacro-sainte « interactivité » (d’où Clearly d’Evernote, par exemple). L’espace visuel de l’application vise bien ici à les harmoniser : le texte est préservé par un cadre, sorte de cordon sanitaire qui assure son intégrité, sans que le caractère « novateur » de l’application – c’est l’argument vendeur – ne soit pour autant exclu. Comme souvent dans l’histoire du livre et des textes, la « révolution » vient en fait beaucoup plus du découpage textuel, de la distribution graphique et de la mise en espace.
  • Aussi limitées soient-elles, les actions proposées sont des signes du besoin de manipuler les textes pour se les « approprier » (leur faire prendre des formes variées – copier/coller, mixage, partage, etc. – pour les digérer) et les faire circuler. Ce besoin est tel qu’il devrait à termer condamner les applications de lecture « fermées » (pas forcément « socialisées » mais ouvertes sur des manipulations textuelles), comme le prophétisait déjà Evan Schittman l’année dernière (Que sont en effet devenues Libroid, Alice, Dracula, etc. ?). [À moins que les pratiques des utilisateurs permettent de nuancer le constat car certains savent sans doute se positionner originalement face à une impossibilité technique, en conservant par exemple dans un carnet de notes papier des croquis d'applications IOS (ou numérique, en faisant des captures d'écran qu'ils s'envoient par mail), des bouts de textes lus sur écran et copiés avec un stylo. Il faudrait ainsi sans doute plus enseigner l'art d'extraire (l'ars excerpendi) comme stratégie de contournement.]
  • La page Facebook du livre est entretenue par une sorte de « community manager » qui joue l’un des personnages du livre (Kristina Taschengeld; sans doute l’auteur lui-même). L’espace énonciatif de Facebook a un but très précis : rendre compte de l’autonomie existentielle de Kristina par rapport au livre en multipliant des preuves que l’outil technique est chargé d’intégrer, de diffuser et d’authentifier avec l’objectivité supposée d’un enregistreur (c’est un classique théorique du roman naturaliste). Une timeline donne ainsi à lire la vie de Kristina (images d’enfance et d’adolescence, premier chagrin d’amour, première voiture, etc.), qui précède la sortie du livre, comme si ce dernier n’avait fait que suivre un moment de son existence. Mais les signes mobilisés sont trop communs et stéréotypés (manque plus que le premier bisou au premier amoureux…) pour ne pas rapidement éveiller les soupçons sur leur prétendue véracité; aussi s’agit-il plutôt de « faire vrai ». La narration sur Facebook finit ainsi par rencontrer celle de l’application dans une fluidité narrative qui rappelle les imaginaires sécrétés par le « transmedia » (la convergence  des supports médiatiques). Ce qui est alors disponible et visible, ce sont les images également présentes dans l’application que le lecteur pouvait entre autres « liker ». Mais que d’efforts pour retrouver ce que j’avais ainsi commenté (« test ») et m’y retrouver spatialement, alors que je m’étais construit dans le premier espace de lecture (on a bien ici affaire au syndrome d’Elpénor)…Sous des allures « d’expériences narratives », l’entreprise, bien qu’intéressante, est donc avant tout marketing : les images, ces signes iconiques dont la circulation est très efficace sur Facebook, sont chargées d’assurer la « viralisation » du livre (terme employé par les concepteurs eux-mêmes, à l’adresse des éditeurs), sans doute au détriment de sa lecture.

Kristina Taschengeld FrankBooks : les personnages de livres deviennent des community managers sur Facebook