Je déteste l’OuLiPo, cette littérature formelle pour universitaires et calembouristes de haute voltige, infestée par le langage spéculaire, qu’on retrouve aujourd’hui dans la génération automatique de textes, trop occupée à montrer qu’elle rit et qu’elle peut être légère pour qu’on ne la soupçonne pas d’être trop sérieuse.

Littérature pourtant nécessaire, qui rappelle tout ce qu’on ne doit pas faire (« un mal pour un bien ») : littérature fascinée par ses mécanismes, complexée par les histoires qu’elle n’arrive pas à raconter.

Oulipiens, poètes du Grand Jeu, Nouveaux romanciers, Ultraïstes-argentins…Je vous préfère la profondeur des Histoires comme ça de Kipling ou la fantaisie de Chesterton (« Du bonheur de n’avoir qu’une jambe« ).

Une littérature d’universitaires ?

Alors quand l’enseignante-chercheuse Alexandra Saemmer a commencé par évoquer les affreux 100 000 milliards de poèmes, un des fantasmes du livre infini (Borges), au cours du séminaire Littérature et numérique : vers quelles écritures ? de l’Atelier français ce jeudi 21 avril (#atfr sur twitter), j’ai eu peur.

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La littérature numérique, sous le patronage de Queneau…#ausecours, c’est rappeler qu’elle s’élaborerait surtout dans les labos de recherche et serait essentiellement produite par ses serviteurs.

Fantasme du chercheur en effet : faire coïncider les hypothèses avec l’objet décrit, construire une oeuvre à partir de sa théorie, conçue en amont et pour laquelle il produit des exemples qui viennent la valider…

Heureusement, Alexandra Saemmer est pleine de charme(s) : petit accent, intelligence, douceur; ne pas l’écouter serait insulter la Déesse Beauté. Et je suis l’un de ses plus fidèles croyants. ;-)

Quatre niveaux

Les nombreuses oeuvres qu’elles a présentées, pour répondre à la question :

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et bien distinguer les fichiers numériques (livre papier numérisé) d’une écriture marquée par le numérique,

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rendaient compte d’une puissance ontologique. C’est en effet la qualité première de la littérature numérique : rappeler visuellement la matière dont est faite le langage.

Car prendre au sérieux les mots, c’est les prendre au pied de la lettre. Les métaphores et nos expressions les plus quotidiennes (« Avoir les yeux plus gros que le ventre », « Prendre son pied », par exemple) sont alors mises en scène; le mot « dissolution » se dissout et le mot « construction » se construit :

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Oeuvre de Béatrice Brérot : http://www.sucabsynthe.net/index.php?id=111

Quatre niveaux définissent aujourd’hui, selon Alexandra Saemmer, la littérature numérique :

  1. L’animation de texte (les cinégrammes, le cinétexte)
  2. L’ouverture du sens du texte ou « métaphores animées »
  3. L’interactivité ou « relations signifiantes », « figures de manipulation » du texte
  4. Le multimedia

Art du dispositif, art du signe, art qui se réfléchit

Derrière le troisième niveau (interactivité) se devine la capture du lecteur (Philippe Bootz). Alexandra Saemmer ne l’a pas développée explicitement mais les exemples donnés ne disaient rien d’autre.

Littérature numérique : « toute forme narrative ou poétique qui utilise le dispositif informatique comme médium et met en œuvre une ou plusieurs propriétés spécifiques à ce médium. » (Qu’est-ce que la littérature numérique ?)

Deux niveaux oeuvrent à cette capture :

  1. Le niveau ergodique (immersion corporelle)
  2. Le niveau noématique (immersion intellectuelle)

Les applications iPad jouent aujourd’hui exclusivement sur ces deux niveaux pour « capturer » le lecteur, assurer une immersion corporelle susceptible de l’immerger intellectuellement dans le texte.

Le dosage entre le noématique et l’ergodique crée des jeux de lecture qui peuvent aller vers la déstabilisation du lecteur, lorsque son horizon d’attente est déjoué et l’amène à s’interroger sur son statut.

Contraint par le dispositif (par le technotexte ou objet textuel qui ne peut pas se départir de ses conditions techniques), le lecteur est alors désorienté, grâce à l’esthétique du syndrome d’Elpénor, ou capturé.

Ainsi, Déprise de Serge Bouchardon permet « de mettre en scène la situation du lecteur d’une oeuvre interactive » et notamment ses choix, toujours contraints par une écriture qui ne lui donne jamais que des chemins balisés et révèle une manière de calculer le hasard dans la réception du texte :

Le jeu avec l’écriture, contraint par le dispositif qui le porte, est la marge de manoeuvre trouvée par l’écrivain pour détourner la part contrainte du dispositif (écrire à travers Word et WordPress, c’est différent) et inscrire le corps du lecteur dans cet espace de reconnaissance où il se situe par rapport à d’autres objets.

Le corps

Philippe Boisnard (de HP Process, très intelligent) l’a parfaitement compris, qui a sans arrêt mis l’accent sur les mouvements et posé cette question : « Comment écrire numériquement avec le corps ? ».

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J’insiste : l’art rend compte de techniques du corps (Marcel Mauss), c’est-à-dire d’un espace dans lequel le geste s’inscrit et que la trace (peinture, écriture) révèle, donne à lire et à voir l’épaisseur d’une existence qui s’est mûe dans cet espace, que l’oeuvre a finie par congédier mais dont elle garde le nostalgique souvenir.

En interrogeant les modalités de chaque dispositif (iPad, Kinect, etc.), du codage, et de leurs limites, à partir de la causalité numérique, on s’interroge en fait sur la place du corps à l’intérieur de ces dispositifs et la manière dont l’utilisateur se les approprie, les détourne et les digère.

Par conséquent, la causalité numérique est une causalité motrice (Aristote). C’est ici placer la littérature numérique sous la parrainage de l’ontologie, c’est dire qu’un être existe (notamment), se remarque, par les mouvements qu’il produit, ceux-là même que les dispositifs capturent et médiatisent.

La différence entre littérature, peinture, sculpture, cinéma tient à la nature de ces dispositifs, non pas au but qui est commun à tous ces arts, qui est celui de révéler l’existence et de faire éclore le sentiment d’exister.

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Littérature et ontologie

Ce que permet donc notamment le numérique : retrouver la valeur archaïque du langage, redonner aux mots le sens qu’ils n’ont jamais cessé d’avoir (Blanchot), que nous avons perdu à force de les utiliser, mais peut-être surtout réveiller nos corps caverneux et repousser l’effet anesthésiant de l’habitude.

Qu’est-ce que la littérature ? Ce n’est rien d’autre que cette prise de conscience; c’est ensuite sa réalisation, qui ne touche alors plus seulement les mots mais les choses (arbres, eau, fer, cuivre, etc.) qui nous entourent.

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Les Nouveaux Romanciers n’ont pas produit que des oeuvres idiotes. Quand Robbe-Grillet dans La Jalousie décrit l’articulation d’un mille-pattes, il rend compte du battement d’une vie, aussi infime soit-elle.

Comme un médecin avec son stétoscope, l’écrivain cherche ce qu’il y a de plus imperceptible en nous : notre existence. Victor Hugo souligne ainsi, avec ce vers :

Un vieillard vient s’asseoir sur le seuil attiédi

le rapport sensoriel à la pierre (c’est sur cette même pierre que marche le narrateur de La Recherche de Proust, qui abolit le temps). Schehadé – poète le plus important du XX°s, scandaleusement oublié -, dans Les Poésies :

Quand tout dormait à la maison fidèle
Et les armoires aux vieillesses de raisins
Il traînait une ombre de feuille
Sur le sol des portes
Ma mère heureuse de se baisser
Belle comme des milliers de matins

L’armoire, le raisin, la matière sensualisée.

Encore un :

Pour retrouver le corps et l’âme de l’enfance
Dans une chambre douce allumée de voleurs
Mes mains sont légères lorsque je pense

Un âne venait de la patrie des tableaux
Les bruits alors n’avaient pas de mémoire

C’est ainsi que sont les objets de la grâce
L’oiseau de sucre avec sa romance
Et le ciel bleu de rien

Un dernier (promis ;) :

Sous le soleil violet du temps passé
Dans le voyage des feuilles mortes
Il était une fois un jardin sans feuilles

Personne n’y venait
Ni l’écho ni les âmes

A part quelques chasseurs fatigués par leur âge
Qui traversaient pas là

Poésie, théâtre, littérature, art ouvrent ainsi aux choses un espace qui finit par dissoudre leurs différences en rappelant furieusement cette vérité : elles sont, elles existent.

La dalle est différente du mille-pattes qui est différente de l’armoire, elles ne sont pas composéess du même matériau, mais elles n’en ont pas moins la même propriété d’être.

Une même écriture chiffrée (Novalis) circule ainsi dans chaque objet, alphabet dont nous sommes aussi faits et que nous contribuons à diffuser car nous nous déposons dans les objets qui nous entourent. Si la littérature numérique cherche une voie, elle doit aussi emprunter celle-là, mais surtout apprendre à raconter des histoires.

Nous nous déposons dans les objets qui nous entourent

L’éternité d’une seconde

Or, la chose doit être saisie dans l’instant (auquel Julien d’Abrigeon a proposé un voyage dans son infinité en 2004) : la contemplation n’est possible que dans une écoute au présent du monde. C’est ce qu’Alexandra Saemmer, dans Tramway, traduit en valorisant l’obsolescence et l’éphémère (principe haikuïste).

Le texte disparaît ainsi rapidement, sans laisser de trace, rappelant que son saisissement doit se faire dans l’instant de la lecture et le choix mélancolique d’un seul objet, que les poètes de la présence, entre autres, Yves Bonnefoy en tête (« L’olive serrée contre l’arbre »), nous ont appris à regarder :

tramway alexandra saemmer1 Littérature et numérique : mais où sont passées les tablettes ?

« Votre livre n’est qu’un gadget »

La présentation du « roman-fusion » de Kenza Boda aura été l’occasion d’évoquer cette écriture chiffrée, celle des correspondances promues au XVIII°s par Swedenborg (reprises par Baudelaire et toute sa clique mais qu’on retrouve bien avant, notamment chez Platon), avec un échange musclé entre un spectateur et l’auteure :

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J’ai aussitôt réagi :

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L’intervenant, qui avait d’abord pris soin d’asseoir sa légitimité (écriture numérique depuis 15 ans, etc. je-sais-de-quoi-parle) est en fait nourri d’un constat, celui du déséquilibre entre l’immersion corporelle et intellectuelle.

Ainsi, si la part ergodique est trop importante, l’application sera jugée gadgetisante et peu favorable à la lecture (voir mon billet Un auteur pour enfants refuse l’enrichissement de ses livres).

Présupposé : l’ergodique doit servir le texte et tout ce qui l’en détournerait serait condamnable. Mais que dire, par exemple, d’une application qui fait de l’immersion corporelle la condition de la découverte du texte ?

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L’application Dracula sur iPad (à gauche), par exemple, pousse le lecteur à déplacer des objets pour lire le texte. C’est ici l’excès de manipulation des objets qui détermine l’accroissement ou la diminution du taux de texte et de la possibilité de lire ou non.

Le lecteur est responsable des conditions de sa lecture. On voit donc bien que l’argument selon lequel la quantité d’objets ludiques rendrait compte du lire ne tient pas en soi.

Boda a répondu à l’intervenant en précisant qu’écrire, c’est penser à un espace, celui de l’écran de la tablette. C’est  mesurer la marge de manoeuvre possible des cadres-écrans dans lesquelles l’écriture s’inscrit. L’intervenant, qui écrit pourtant pour des écrans, n’était pas d’accord.

C’est que la notion « d’écrits d’écran« , popularisée par mes profs au Celsa, est périmée. Elle était bonne quand la diffusion de ces écrits passait par les navigateurs. Mais on assiste aujourd’hui à une distinction entre les applications pour navigateurs et les applications pour tablettes.

Les premières sont interopérables : que vous soyez sur un Mac, sur un PC, sur un Ipad ou sur un Kindle, il vous suffit de passer par le navigateur pour lire votre application (en HTML 5). A l’inverse, l’application pour tablette, créée pour sa taille, est la propriété de la marque qui la diffuse et sans laquelle elle n’existerait pas.

Or, on n’écrit plus seulement pour des écrans, mais pour des formats d’écran. Ecrits autrefois ajustables, parce qu’ils passaient par les navigateurs, aujourd’hui aliénés par des plateformes propriétaires.

L’intervenant s’attaquait donc moins au roman de Boda qu’à Apple. Sa résistance trahissait en fait l’incapacité du séminaire à aborder le cas des tablettes numériques, curieusement absentes du débat.

Elle révélait aussi une euphorie technologique. Au lieu de penser en termes de cibles et des besoins, on pense en effet en fonctionnalités à ajouter, dont la superposition de texte et d’images ne rendrait pas assez compte.

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Je comprends donc mieux pourquoi l’intervenant, me raconte Noam Assayag par mail, qui a travaillé et travaille encore sur Journal d’un Caprice (le roman sortira dans un mois), s’est excusé quand l’équipe lui a assuré que le roman ne serait pas « conventionnel » (comprendre : technologiquement audacieux…) :

Ce qui est très drôle, c’est que la discussion juste à la descente des escaliers avec [l'intervenant] qui avait qualifié cette oeuvre qui me tient tant à coeur de gadget pour iPad, s’est désamorcée au moment où il a rencontré notre développeur, qui lui a dit cash qu’on ne serait pas dans le conventionnel.

A l’inverse, Story Lab, présent durant le débat, s’est montré plus conservateur, en refusant une pénétration du cinéma dans la littérature (« quand on parle de littérature, on ne parle pas de cinéma »). Discours sur la lecture, qui nie volontairement les expérimentations réussies dans le transmedia ou la bande dessinée.

Outils de mesure et langage informatique

Plus intéressante : la place du développeur, dont le langage-code fournit à la poésie un exemple de langage-performatif, qui fait en nommant, et dont l’auteur, en chef de projet, doit aujourd’hui comprendre les outils pour s’engager numériquement selon l’idée que le langage informatique fait aussi partie de l’acte créateur.

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Langage qui doit pourtant trouver une mesure pour remplacer l’épaisseur du livre, indispensable à la mise en route de la lecture qui s’appuie sur des repères de volumes, de numérotations, de chapitrage et à laquelle StoryLab fournit une intéressante réponse, avec ses histoires pensées pour être lues dans un temps défini.

Sélection d’oeuvres à découvrir

Pour navigateurs (plus sur e-ecritures.orgProjet BPI et, évidemment, le site officiel de L’OuLiPo)

Pour tablettes

Editeurs pure players (100 % numérique)

Bibliographie (rapide, pas aux normes ;-)

Merci à Nicolas Gary d’ActuaLitté pour avoir diffusé ce billet ;-)

Méfie-toi de tes souvenirs comme d’une montre arrêtée (Schehadé)