Le studio Moonbot s’était déjà illustré avec une application iPad très remarquée, nominée pour les oscars (enfin, le court film qui a servi de matériau de base) : Les Fantastiques livres volants de Moris Lessmore. Or, en faisant quelques recherches pour nourrir ma synthèse du Digital Book World 2012, suis tombé sur leur nouvelle création : Numberlys (iPhone/iPad/Site). L’histoire est simple : elle traite de la création de l’alphabet, dans un monde (celui de Métropolis de Fritz Lang) où il n’y a que des nombres (voir le billet de DeclicKids, plus détaillé).

C’est du Pixar tout craché (trouvailles poétiques, clins de l’oeil cinématographiques, quotidienneté dépoussiérée, etc.). Et ça n’a rien d’étonnant puisque ce sont des anciens du studio qui sont aux manettes de Moonbot. Ce qui revient à dire que l’application est très soignée et bien écrite, autant qu’un petit film de Pixar ou qu’une nouvelle (dont le propre est d’offrir une condensation des techniques et moyens narratifs), et qu’elle exploite – jusqu’aux paramètres de réglages – tous les outils à sa disposition pour narrer.

Numberlys moonbot application livre enrichi enhanced ebook Lorigine (fantaisiste) de lalphabet : lapplication Numberlys du studio Moonbot

Les fonctions d’implication cognitive et corporelle (je préfère encore cette expression à « interactivité » dont je n’ai jamais tout à fait compris le sens) se présentent comme de petits jeux dans lesquels le spectateur peut à son tour refaire le parcours créatif des personnages selon des parcours (évidemment) définis :

L’application hérite ou reproduit par circulation, comme dans toute époque de transition (la création ex nihilo n’existe pas… à part chez les Dieux :-), de technologies de navigation (boutons arrière/avant) qu’on rencontre fréquemment dans les applications de lecture numérique (celle du Kindle, entre autres).

Or, comme les scènes sont construites séparément puis reliées entre elles, de manière à autoriser les arrêts nécessaires à l’implication du spectateur, elles produisent à la longue un effet de lassitude (au bout de la lettre F, on a compris qu’on devrait-corvée, à la manière des personnages, construire et participer à la naissance de chaque lettre…), quand on voudrait pouvoir suivre de bout en bout ce film d’animation sans que notre présence (celle du joueur), à travers la sacro-sainte « interaction », ne soit aussi clairement inscrite…

Paradoxe, en effet : alors que le déroulement « naturel » de la lecture est inscrit dans la narration (il faut par exemple pouvoir appuyer sur un bouton pour la suivre) sans que, par conséquent, l’attention du lecteur soit sollicitée par un ensemble de fonctions périphériques, qui ne seraient pas directement rattachées à cette lecture, de véritables modes d’emploi nous expliquent comment assurer ce déroulement. Or, j’ai toujours eu tendance à me méfier des applications qui me disaient comment les utiliser…c’est qu’elles ne s’inscrivent pas suffisamment dans l’environnement domestiqué par le lecteur (soit les gestes de lecture sur iPad).

Moonbot Numberlys Lorigine (fantaisiste) de lalphabet : lapplication Numberlys du studio Moonbot

Que ces créations nous oublient donc un peu, qu’on arrête de vouloir absolument, sans réflexion préalable sur les objectifs et le public visé, nous inscrire dans un espace qui, de fait, nous est dédié, qu’on écrive à partir de nous mais un peu plus sans nous, faute de quoi l’on persistera à créer des applications dont l’instabilité générique n’est évidemment pas en cause (mi-film, mi-jeu, mi-livre)  - c’est ce que j’ai toujours préféré : ne pas savoir à quoi j’avais affaire – mais dont la place trop mesurée donnée à chaque partie fragilise l’ensemble.