Position presque audacieuse en cette époque de transition numérique (via eBookanoid) : Julia Donaldson, auteur jeunesse à succès (The Gruffalo), a décidé de ne pas adapter ses bouquins en eBooks.
Julia a en effet vu Alice au pays des merveilles pour iPad et a trouvé que ce n’était pas vraiment adapté aux mômes. Elle estime que l’interactivité détournerait de la lecture, en captant trop l’attention de l’enfant.
Elle note cependant que « les eBooks ont beaucoup d’avantages mais que nous ne devrions pas être contrôlés par la technologie » (on trouvera des échos d’une telle remarque au Tools of Change de Bologne consacré à l’édition numérique pour enfants).
Les Pour et les Contre
Julia Donaldson est loin d’être la seule. Face aux moyens déployés par Byook, Numeriklivres écrit ainsi :
Quand les enrichissements prennent trop le dessus sur le texte, ce n’est plus un texte que j’ai devant les yeux. Quand je joue à Fruit Ninja, c’est parce que je n’ai pas envie de lire La Peste de Camus et quand je lis La Peste de Camus sur ma tablette, je n’ai pas envie de voir une adaptation cinématographique.
Observations partagées par le professionnels du cinéma eux-mêmes comme le remarque Richard Curtis :
Ils ont le sentiment que si un éditeur fait un livre qui ressemble à un film il empiète sur le territoire de l’industrie cinématographique.
Arguments contre lesquels s’insurgerait en partie Jiminy Panoz, édité par le Studio Walrus :
Certains m’opposeront alors que d’ajouter ce genre de chose n’est qu’un cache-misère, un artifice pour voiler la pauvreté des mots. A bien des égards, ils pourraient avoir raison. Comme partout ailleurs, il faut manœuvrer avec parcimonie.
Les positions des uns et des autres sont bien évidemment plus nuancées. Chacun considère plutôt qu’il y a une juste mesure (« manoeuvrer avec parcimonie ») à trouver et que l’enrichissement doit être bien utilisé.
Le label livre : part de lecture, part de texte
Toujours revient en effet cette mesure, qui déterminerait la remise du label « livre » et en priverait d’autres. Fred Cavazza estime par exemple que l’Alice serait plus une application multimédia qu’un livre animé.
L’obtention du label repose sur la part de texte présente et la part de lecture autorisée, déterminée à partir du niveau d’intrusion estimé du multimedia. Ce qui est en jeu : la lecture intensive et le taux de pureté de texte.
Les mentions de NumerikLivres – Fruit Ninja et La Peste – jouent par exemple sur deux extrêmes, qui témoignent de représentations du jeu vidéo (divertissant, sans texte) et de la lecture (littéraire, dense).
Capture ergodique et noématique
Les solutions jusque-là trouvées par les éditeurs d’applications placent le texte au centre d’un dispositif ludique dans lequel le lecteur est amené à jouer avec des objets pour le découvrir ou le masquer.
Le but : assurer la capture du lecteur en espérant faire de lui un lectacteur, à partir de deux niveaux : ergodique (immersion corporelle) et noématique (immersion intellectuelle).
Les reproches de NumerikLivres, Donaldson ou Cavazza portent donc sur l’équilibre trouvé entre l’un et l’autre. Si la part ergodique est trop importante, l’application sera jugée distrayante et peu favorable à la lecture.
Mais que dira-t-on, par exemple, d’une application qui joue sur l’ergodique pour favoriser le noématique ? L’application Dracula sur iPad, par exemple, pousse le lecteur à déplacer des objets pour lire le texte :
C’est ici l’excès de manipulation des objets qui détermine l’accroissement ou la diminution du taux de texte et de la possibilité de lire ou non. Le lecteur est donc responsable des conditions de sa lecture.
On voit donc bien que l’argument selon lequel la quantité d’objets ludiques rendrait compte du lire ne tient pas en soi, tout comme la bonne utilisation de ces objets qu’incarnerait l’enrichissement mesuré.
Transmedia, cibles, objectifs
Derrière cette mesure, se cache en fait de nombreux présupposés qui ignorent volontairement (ou non) les expériences réalisées par le transmedia où la promotion de la lecture se fait par la combinaison des supports :
Cette promotion passe ici par un ajustement de l’immersion corporelle à l’immersion intellectuelle, effectué à partir de la définition d’une cible (l’enfant) et d’objectifs quant à cette cible.
On ne peut en effet pas condamner tel objet de lecture sous prétexte qu’il ne favoriserait pas la lecture. Encore faut-il identifier la cible, les objectifs, et voir si ces objectifs ont été remplis, compte tenu de la cible.
Si l’inclusion de vidéos peut par exemple rebuter tel amateur de Camus, elle pourra également ravir l’étudiant dont la lecture sera accompagnée de vidéos-commentaires réalisés par un professeur.
On voit ainsi combien la distraction est une valeur à géométrie variable que des acteurs déplacent comme un curseur pour révéler la menace qui pèserait sur la « vraie » lecture, ici réduite à l’intensité.
Discours sur la lecture
Les conditions de développement de ces présupposés sont fonction de la partition opérée entre lecture méditative et distractive, rendue possible par le passage du volumen au codex (feuilletage possible).
Depuis, nous sommes tributaires de cette partition qui fait de la « vraie » lecture (intensive) un bastion menacé par la distraction-divertissement (qui signifie étymologiquement « se détourner »).
Kant écrivait déjà au XVIII°s, au moment où apparaît la lecture extensive : « La lecture de romans a pour conséquence, entre autres nombreux dérèglements de l’esprit, de rendre la distraction habituelle ».
Conséquences : nous lirions n’importe comment. C’est pourquoi la lecture et la nécessité de « bien » lire sont devenues inséparables et qu’elle est plus souvent déterminée par le niveau de pureté du texte.
« Enrichir » n’est alors plus positif mais consiste, au contraire, à priver les uns de la lecture pour contenter les autres. Position ontologique : on n’enrichit qu’en soustrayant, c’est-à-dire en appauvrissant.
L’affirmation de l’autonomie du texte, qui n’a pas besoin d’être « augmenté », qui se suffit à lui-même, devient donc un acte de résistance et apparaît, aux yeux de ses défenseurs, comme la plus moderne des positions.


Livre ou application multimédia ? La réponse à cette question est fournie par les utilisateurs qui choisissent de lire quand même le texte ou de se contenter des animations (donc il n’est pas réellement important de ranger les livres enrichis dans une catégorie ou une autre). Pour ce qui est de l’enrichissement du Gruffalo, c’est à l’auteur de décidé (en accord avec sa maison d’édition).
Tout d’abord, merci pour la quote ;)
Ensuite, le débat agite pas mal en ce moment et il faut reconnaître qu’au-delà des mots, ce sont les actes qui parleront.
On pourrait ressentir une opposition entre « pour » et « contre » mais j’imagine que l’on se rendra bien vite compte que ce n’est pas tout à fait le cas.
J’ai personnellement plus tendance à croire que l’on va voir l’émergence d’un nouveau processus de lecture, pour peu que les choses soient assez bien faites. Evidemment, nous n’avons pas encore de recul sur les choses, mais il apparaîtrait (sans enquête étendue, bien évidemment) que des gens qui ne lisent absolument plus, seraient intéressés par ces livres enrichis et pensés pour ça. C’est « déjà ça de gagné ».
Et puis, l’on oublie bien souvent que certains pratiquent déjà l’enrichissement dans le papier (scans, artworks, photos, documents originaux, documents créés) sans que personne ne se pose la question de savoir si cela est légitime. Au contraire, on souligne leur audace.
John Dos Passos et ses newsreels ne se sont pas posés la question. Il apparaît même que Dos Passos ait travaillé avec des collages de passages découpés.
Harold Jaffe n’a pas attendu le numérique pour ajouter des choses ici et là, retranscrire des vraies-fausses interviews audio, etc.
Peut on dire que leur texte ait été appauvri ? Je pense bien que personne n’ira oser le dire devant la qualité de leurs œuvres (même si on peut ne pas aimer Jaffe).
Evidemment, il va falloir attendre un petit moment avant que cette nouvelle « nature » de livre atteigne sa maturité. Il est facile de verser dans le too-much en voulant trop bien faire et profiter de toutes les possibilités de telles technologies. Ceux qui font de livres des apps sont en train de le faire, et ça n’aide pas à considérer que le livre enrichi puisse un jour être quelque chose d’équilibré et livre à part entière.
Mais au-delà de ça, on peut laisser le choix au lecteur de privilégier le texte, en lui proposant seulement l’enrichissement au lieu de lui imposer (lui revient la charge de lancer une vidéo dont le texte est de toute manière affiché, lui revient la charge de jouer la partie audio qui reprend un poème, etc).
Et puis, comme précisé précédemment, le papier a déjà été « enrichi » avec des illustrations, des patchworks et des choses diverses. L’on pourra retrouver des pamphlets contre ces choses-là quand elles sont apparues. Aujourd’hui, ça ne dérange plus personne. Chacun lit ce qu’il a envie de lire. Il est naturel de penser que le même processus se déroulera pour le livre enrichi, touchant des gens qui veulent lire ces livres en particulier.
Et puis, ces questions ne se sont même pas posées à une époque, quand les Who s’évertuaient à « produire » un opera-rock sur grand écran, que les Beatles animaient leurs chansons à l’écran et que les Floyd les ont suivi. Pourtant, ici aussi l’on aurait pu leur rétorquer que leur musique aurait dû se suffire à elle-même…
Et puis, j’étais un peu aussi dans cet état d’esprit il n’y a pas longtemps, à propos du livre enrichi. Mais les lecteurs m’ont donné tort après une petite expérimentation « interactive ». Après avoir distribué American Gonzo gratuitement, ils pouvaient prendre part à un « jeu » (reposant sur les références) sur le mode du « opt-in ». Croyez-le ou non, mais 1/3 des gens qui l’ont téléchargé ont accepté ce petit jeu (on parle de plus de 1000 personnes). Je pensais me faire défoncer pour avoir dénaturé le texte, j’ai récolté des « remerciements » et encouragements : grâce à cela, ils ont pu découvrir des œuvres, artistes, films, chansons, livres qu’ils n’auraient pas remarqués autrement. Et loin de les avoir éloigné du texte (qu’ils ont lu jusqu’à la fin), ils m’ont proposé des idées d’enrichissement, m’ont demandé ce que je préparais pour le prochain et m’ont surpris à me dire que c’était une idée bien pensée pour partager et étendre la culture.
Donc oui, j’avoue bien volontiers que j’ai changé d’avis (et croyez-moi, je suis têtu) et que finalement, la littérature peut faire une petite place à ce genre de « nouveaux livres ».
Mais assez de bla-bla. Je m’en vais de ce pas travailler à en produire. Les mots ne servent à rien, les actes comptent pour le moment. :)
Personnellement, je ne suis si pour ni contre. Je me contente plutôt d’essayer de comprendre ce qu’il y a derrière chaque prise de position, quels présupposés et discours se manifestent, quelle vision de la lecture se fait jour.
Le Nouveau Roman dans les années 50, Tristram Shandy au XVIII°s, l’Oulipo, Nadja de Breton, le Popol-Vuh mexicain, les exemples ne manquent pas qui révèlent la part d’accroissement/brisure/éclatement du texte, à partir d’illustrations, photos, disposition sur la page.
Bonjour,
Je pense que c’est son choix même si vous parlez d’enrichissement. Mais ça va de soi!