J’ai découvert la théorie de Brian O’Leary (« Context first« ) pendant le Tools of Change 2011, bien qu’elle était déjà bien connue de ceux qui ont assisté ou rendu compte du Books in Browser en octobre dernier.
A le lire, on ne comprend pas grand chose : les mots (« contexte », « conteneur ») ne sont jamais définis mais plutôt répétés de façon incantatoire. La définition et le sens naissent alors de l’écho produit, des renvois successifs, et de l’environnement indiciel dans lequel ils s’inscrivent (la différence dans la répétition).
Si Brian n’a pas vraiment le sens de la pédagogie (même ses commentaires sont abstraits), il a heureusement un vrai sens du marketing. Depuis octobre, il éclate/ adapte ainsi son essai en une série de vidéos/commentaires/conférences dont les variations affinent toujours plus son propos :
La théorie de Brian O’Leary
Au final, sa théorie peut être résumée ainsi (merci à Hubert Guillaud d’avoir défriché le terrain ;) :
- Les livres doivent cesser d’être attachés à des conteneurs-encapsuleurs-formats (ePub, PDF, etc.) parce qu’ils sont nuisibles à leur dissémination-promotion. Comment les lecteurs pourraient en effet les trouver s’ils sont liés à un format qui les enchaîne et qui est difficilement indexable par les moteurs de recherche ?
- Le livre-conteneur subit aujourd’hui la concurrence du livre-contexte ou ensemble des éléments (liens, tags, critiques, commentaires, notes, etc.) qui définissent le paratexte (ce qu’il y a autour du texte).
My idea in a nutshell is this: book, magazine and newspaper publishing is unduly governed by the physical containers we have used for centuries to transmit information. Those containers define content in two dimensions, necessarily ignoring that which cannot or does not fit. (Brian O’Leary)
- Or, des sites privilégient le contexte (communauté qui va fournir des commentaires/critiques/données à partir d’un texte comme sur LibraryThing, GoodReads, etc.) et représentent une menace pour ceux qui sont restés au livre-conteneur (Google indexe 10 fois plus d’éléments du livre-contexte : le texte, plus tout ce qui lui est lié – critiques, tags, etc.).
- Le con-texte (de cum et texere : « tisser« ) c’est donc ce qui entoure le texte et tisse d’un lien entre plusieurs éléments (le livre et les tags autour de ce livre, les critiques émises etc.)
Further, we treat readers as if their needs can be defined by containers. But in a digital world, search takes place before physical sampling, much more often than the reverse. Readers may at times look for a specific product, but more often they search for an answer, a solution, a spark that turns into an interest and perhaps a purchase.
- Les besoins et les usages des lecteurs ont changé. Un exemple : les flux rss qui cassent la structure d’un site pour n’offrir que son information, lisible à partir d’une interface d’agrégation (NetVibes, googleReader, etc.). Les livres s’inscrivent aujourd’hui dans cette logique et doivent être suffisamment flexibles, passés par des API, pour être exportables, liables, exploitables(on peut ainsi utiliser twitter via des clients spécialisés comme Echofon, feu Nambu ou TweetDeck). Ces logiciels offriront ainsi une reconstruction personnalisée du contexte d’un livre et de sa racine numérique (j’imagine un logiciel spécialisé dans la reconstruction du lien entre un livre et les commentaires émis sur plusieurs sites).
- Le livre ne doit donc plus être défini par son conteneur (ePub, PDF, etc.) pour des raisons stratégiques (le référencement gouverne tout) et pratiques (les usages ont changé). La question qui se pose aujourd’hui est la suivante : comment amener les lecteurs à trouver le contenu ?
- Il faut passer de la logique du livre-produit au livre-service, fragmentable, ajustable.
When content scarcity was the norm, we could live with a minimum of context. In a limited market, our editors became skilled in making decisions about what would be published. Now, in an era of abundance, editors have inherited a new and fundamentally different role: figuring out how “what is published” will be discovered.
- Dans cette ère d’abondance, les éditeurs ne peuvent plus uniquement se demander ce qu’ils doivent publier mais surtout comment trouver ce qu’ils ont publié.
La réponse d’Eric Hellman
Le 11 avril, Eric Hellman a publié un billet sur son blog (via Teleread) où il explique qu’O'Leary a en partie raison. Il estime en effet que sa théorie est sûrement juste dans le cas des magazines et de l’actualité – un article peut tout à fait s’autonomiser par rapport à un journal -, mais totalement fausse dans le cas des livres.
Problème qu’il pose : « Nous devons comprendre ce qui fait que le livre comme conteneur continuera à exister dans le monde numérique. » Et ce qui est en jeu est la pérennité et la possibilité du savoir.
Si nous faisons du contexte le moteur d’un livre, tout ce que nous obtiendrons est un site web
Dans les commentaires du billet, Brian et Eric continuent en effet la discussion, de façon assez musclée. Pour Eric, la mutation d’un texte d’un immense auteur (Emily Dickinson par exemple, poétesse américaine) posera sans doute des problèmes à ses fervents admirateurs et pourra lui porter atteinte.
Ce qui se joue ici est un rapport au temps et à la communication. Les amateurs de Rimbaud (ou de Pascal) le savent très bien : que Les Illuminations interviennent avant ou après Une Saison en enfer, et c’est la réception entière des deux textes qui s’en trouve modifiée. Or, encore aujourd’hui, les spécialistes – même s’il commence à y avoir un consensus autour de l’antériorité d’Une Saison en enfer – ne savent pas très bien lequel des deux textes a été écrit en premier. Par ailleurs, si chaque lecteur déplace le texte, sans qu’un texte de référence ne soit proposé, personne ne pourra parler du même. Pire : nous ne pourrons pas en discuter du tout, parce que nous n’aurons pas les mêmes références. C’est pourquoi Amazon fournit depuis quelques temps une pagination référentielle, à laquelle lecteurs de livres numériques et livres papier peuvent se rapporter.
Pour Brian, l’argument de l’évolution, que le « contexte » ferait subir à l’oeuvre, est cependant inopérant. Dans le cas des grandes auteurs par exemple, il existe des tas de versions, que les chercheurs annotent et commentent (c’est l’appareil critique). Il n’y a donc pas une oeuvre « finie » mais bien des variantes qui font toutes partie de l’oeuvre, surtout dans le cas d’auteurs qui n’ont pas publié de leur vivant pour apposer leur sceau sur une version potentiellement définitive (c’est le cas de Dickinson, de Kafka et de tant d’autres).
Le jeu auquel s’est livré Eric Hellman, dans son billet même, est plein d’enseignements : il n’a pas arrêté de le corriger pour satisfaire aux exigences d’O'Leary, blessé. C’est que Brian est très attentif à ce qu’on dit de sa théorie et mène une veille de tous les instants. Ainsi m’écrit-t-il sur twitter :
De même Eric :
Or, les commentaires/critiques émis à la suite de la première version ont en partie perdu de leur valeur, comme leur contexte d’énonciation a été modifié et bien que Hellman ait pris soin, à partir de signes (crochets), de sémiotiser ses modifications pour marquer les ruptures temporelles et indiquer une stratification des versions.
Auteur, autorité et lecture
Ainsi se pose la question de l’autorité : la « recomposition » souhaitée par O’Leary, qui en assurera la validité si l’auteur (de auctor, auctoritas, « celui qui se porte garant de l’oeuvre« ) est évacué au profit d’une API et si le texte est en permanence modifié ? Quelle autorité/crédibilité donnée à cette reconstruction/modification ? Quel contrat de lecture garantir ? Le lecteur pourra-t-il supporter une telle instabilité du régime éditorial ? Pour résumer : quelle information possible pour un fragment circulant sans cesse recontextualisé ?
Brian O’Leary aurait été partisan de la thèse de la mort de l’auteur (Barthes) dont le langage seul (ou le flux) serait le parfait substitut et pour lequel le lecteur est le lieu où l’unité du texte se produit. Mais la signifiance (ce qui est propre au contexte de réception) prend avec le livre social une place démesurée; le sens (ce qui reste stable dans la réception d’un texte) et la présomption d’intentionnalité (les hypothèses que nous formulons sur l’intention d’auteur comme garant du sens) sont alors en danger (cf. Le Démon de la théorie, Compagnon).
Car sans autorité, pas de geste éditorial et sans geste éditorial pas de seuils stables, ceux-là même qui, à travers le paratexte (couverture, titre, chapitrage, numérotation, etc.), parce qu’ils donnent à lire le texte dans une forme qui le justifie et le légitime, rende possible l’acte de lire et la mise en lecture.
O’Leary ne prend donc en compte qu’un aspect du livre – sa nécessaire visibilité à l’ère de « l’infobésité », terme à la mode – sans tenir compte de questions théoriques qui ont de graves conséquences. La promotion du contexte doit, à l’instar des multiples versions d’un même texte, coexister avec les formats plus stables (voir mon billet « L’affordance des livres numériques« ) identifiés par Joseph Esposito. Pour sa défense, il faut préciser que Brian O’Leary reconnaît tout de même cette nécessité et que pour lui le livre-contexte est juste la forme la plus concurentiellement viable pour les éditeurs aujourd’hui.
On voit donc que derrière ces querelles de format/contexte, d’ouverture/fermeture, de texte qui serait le même quel que soit le contexte, se joue un rapport au temps, à la crédibilité, à la possibilité de lire ou non et, plus généralement et plus gravement, se pose la question des conditions épistémologiques de constitution, de circulation et de communication du savoir.




