Clément d’eBouquin - ce sémiologue né – m’a fait remarquer, justement étonné, que les fonds d’écran du Kindle (c’est le sien sur les photos), de la première version à la toute dernière, avaient évolué. Alors que les grands auteurs classiques (Mark Twain, etc.) apparaissaient auparavant sur l’écran, c’est aujourd’hui d’autres éléments qui surgissent et qui mobilisent d’autres imaginaires et d’autres discours sur le livre, la lecture et l’écriture :
Amazon en appelle en effet à des représentations lettrées de l’écriture, volontairement datées, matérialisées par des signes métonymiques (la plume pour l’écriture) et des indices iconiques (voir BookCountry). C’est ainsi la culture du papier qui est convoquée (et c’est – qu’en partie – la raison pour laquelle autant d’éditeurs français ont signé avec l’entreprise : Amazon parle la même langue), que sont censés reconnaître aussitôt ses adeptes, d’autant plus attachés à ces signes qu’ils indiquent l’origine de leur passion : « La récurrence de pareilles figurations manifeste que le livre comme thème du discours est d’abord un objet, saisissable, repérable dans le monde social d’après une série de caractéristiques concrètes. » [Candel, L’Oeuvre saisie par le réseau]
Plus étonnant, cette mobilisation contredit la lettre publiée par Bezos (le PDG d’Amazon) pour le lancement du Kindle en France et de son store, plus attachée à inscrire l’objet Kindle dans une culture de la lecture :
Contradiction ? Non, petit décalage. Car Amazon est déjà à l’étape d’après : celle de l’écriture, encouragée par son réseau social et révélée par les fonds d’écran. Or, elle est portée par l’objet Kindle, uniformisé, qui ne tient compte qu’en partie des spécificités de chaque pays. Et ainsi, l’objet manufacturé résiste en grande partie à la personnalisation. Le discours doit ici pallier cette défaillance, en restaurant un imaginaire en phase avec une société donnée, alors même que l’objet qui lui est proposé est issu du discours mobilisé pour une autre société.
Les eReaders et les tablettes sont pourtant des objets de lettrure (lecture-écriture au XII-XIIIème siècles) qui, sur la même surface, invitent et encouragent à lire et à écrire : c’est leur nature profonde (et le modèle économique sur lequel elles semblent petit à petit se bâtir). Or, Bezos présente le Kindle comme un lecteur qui s’efface au profit de la lecture pour se fondre dans son environnement de lecture ce que l’écriture, dans la manipulation de l’objet, vient en partie annuler. Une tension se manifeste ainsi entre le discours du PDG d’Amazon, l’objet et les stratégies de l’entreprise, qui semblent encore chercher la voie vers laquelle se diriger, prise entre la tentation timide d’encourager à l’écriture – les fonctions de son réseau social sont encore bien limitées comme l’a bien vu H. Guillaud, de même que les possibilités de prendre des notes sur le Kindle… – et celle d’assurer la disparition de l’objet, potentiellement restaurable par l’écriture, dans le seul but de favoriser la lecture.





Passionnant. Une remarque: tu mets dans le même sac tablettes et liseuses comme objets de lettrure, or si j’en crois mon expérience (on est bien obligé dans des domaines aussi évolutifs de faire un peu d’auto-observation), possesseurs d’un iPhone depuis une 15aine de mois, d’une tablette (iPad) depuis un gros semestre et d’un Kindle depuis un petit mois, si la tablette est une machine à écrire (plus qu’à lire), l’écriture sur la liseuse se limite au strict minimum (annotations cursives en particulier). Du coup je la considère surtout comme une machine à lire.
Suis d’accord avec toi Michel et c’est d’ailleurs ce vers quoi je me suis rendu compte à la fin du billet..Sans doute ce qui explique le caractère limité du réseau social du Kindle, construit autour de l’annotation.