Réseaux de lecteurs (voir I, II et III et V) : implicitement liés à l’hameçon-littérature mais incapables de fonctionner autrement qu’en s’appuyant sur une définition plus ou moins large, de la classique critique (sous des formes très variées : commentaire, impression, avis, vote, etc.) à un ensemble d’écrits trop souvent ignorés. Pour qui veut bien les voir, la liste, le tag et l’annotation révèlent pourtant des stratégies élaborées de classification gouvernées par des codes, des jeux et des raffinements qui dépassent la seule logique de cette classification.
La liste
En plus d’être une technologie de la pensée (Goody, La Raison graphique, 1977) qui permet de projeter une bibliothèque mentale sur un support matériel (l’écran) pour l’inventorier, l’ordonner, assurer les conditions de sa mémorisation et de son exploitation, une liste de livres est en effet un écrit original à partir duquel peut se deviner la géographie d’un lecteur, c’est-à-dire les terres qu’il a conquises (« lu »), qu’il souhaite conquérir (« à lire ») dans sa (con)quête du savoir ou pour ses mises en scène sociales (mais le lecteur peut aussi agir plus pacifiquement et ne chercher qu’à enclencher sa lecture en fixant un territoire en perpétuel accrétion).
Les réseaux de lecteurs ont ainsi bien compris qu’ils avaient affaire à un matériau potentiellement riche dont ils pourraient exploiter l’esprit (on la retrouve sur LibraryThing, GoodReads, etc.). Pour aNobii, qui en a fait sa matière principale, la liste est même l’outil le plus abouti de recommandation de livres parce qu’elle introduit une part de contingence dans l’universdéterminé et nécessaire de l’algorithmie en éditorialisant de manière singulière et originale une base de données ou un catalogue. Mais ce n’est évidemment qu’un discours marketing : aNobii a besoin – ironie de l’histoire – des algorithmes pour faire remonter ses listes les plus populaires ou pour m’en proposer de plus originales/similaires aux miennes (la liste est donc ici le pivot de l’efficacité relationnelle). La liste n’est par ailleurs qu’un des moyens à partir duquel les lecteurs trouvent des livres. En faire la colonne vertébrale de la recommandation peut donc sembler – à première vue – périlleux.
C’est pourtant un élément riche; aussi peut-on comprendre qu’il soit utilisé, exploité (voire dans le cas précédemment cité : surestimé). En explorant par exemple la section Listopia de GoodReads, on se rend compte de la complexité des listes, à la fois genre/geste éditorial/critique et travail d’extraction des données.
Une liste sur GoodReads est en effet composée de plusieurs éléments (titre, résumé, livres) qui permettent chaque fois d’exprimer une position. La liste : « The Most Begun « Read but Unfinished (Initiated) Book Ever » inscrit par exemple la classification du lecteur dans un geste éditorial (sur lequel je reviens un peu plus loin) qui rassemble sous la même bannière des livres souvent commencés mais jamais terminés (et l’on retrouve ici la remarque de Mark Twain : « Un classique, c’est un livre que tout le monde veut avoir lu mais que personne ne veut lire »). À ce premier niveau éditorial s’en ajoute un autre qui vient le nuancer. Le résumé indique en effet : « Les livres répertoriés ici ne sont pas pour autant mauvais; c’est juste qu’ils peuvent s’avérer difficiles à lire. » Suit alors la liste que d’autres lecteurs sont invités à valider, commenter ou étendre. Chacun des outils mis à disposition des lecteurs visent ainsi à leur faire exprimer une position éditoriale et critique.
Elle peut prendre différentes formes. Il peut s’agir de marquer d’un commentaire humoristique une liste de livres connus – qui n’ont jamais été lus –, d’exprimer une humeur (les pires/meilleurs personnages), de révéler le niveau de profondeur d’une lecture à travers l’extraction de ses données (« Les systèmes magiques les plus complexes« , « Livres avec des personnages aveugles« ) ou d’assurer la promotion de livres (« livres modérément inconnus« , « Les livres pour enfants que j’aurais aimé lire plus jeune« , « Livres avec un sens caché« , « Livres pour les bi« ). Bref, les listes couvrent le spectre de la critique d’humeur (j’aime/j’aime pas), de l’écriture journalistique de la circulation (« Les 10 plus… », « Les 5 livres qui… », etc.) voire d’un premier travail de chercheur (extraction). Dans tous les cas, GoodReads cherche à offrir à ses utilisateurs les moyens d’éditorialiser à plusieurs niveaux et plusieurs fois un même titre (la liste « Si seulement je pouvais oublier ce livre pour avoir la chance de le relire » est une autre façon de voter pour ses livres préférés)/ une même collection dont la lecture change selon le titre, le résumé ou les commentaires effectués.
Si « La bibliothèque du procrastinateur » rassemble en effet une liste semblable à d’autres listes (meilleurs livres classiques) le geste qui la produit modifie la perception de ses éléments, passés de livres-panthéons-classiques à des livres-panthéons-classiques mobilisés pour rendre compte d’un comportement (la procrastination), exprimer une émotion vive (les livres qui ont changé ma vie) ou articuler un discours (« Les meilleurs livres pour les lecteurs récalcitrants »). Plus que les livres, c’est le discours sur les livres qui compte et qui fait bien de la liste un geste/genre éditorial investi de pouvoir (voir Book Clubs : Women and the Uses of Reading in Everyday Life), comme le lecteur assoit son autorité, fixe un canon, établit ce qui est digne d’être lu ou non.
Le tag
Le tag, lui aussi, est un geste qui rend compte d’un positionnement du lecteur, amené à classer, ordonner, construire/reconstruire selon des logiques qui peuvent nous surprendre, parce qu’elles ne bénéficient pas d’une standardisation a priori (production « libre »). C’est en effet ce que permet d’observer la liste de 10 000 tags privés des utilisateurs de Babelio que m’a fournie Pierre Fremaux (le co-fondateur du réseau).
Tags privés, tags non publicisés (rendus publics sur Babelio) parce qu’ils ne sont pas exploitables. Un utilisateur peut en effet s’être trompé en taguant une fiche de livre (erreur orthographique, mauvaise attribution, etc.) ou se référer à une édition (un Proust dans la collection folio avec un numéro de pages indiqué dans le tag) quand c’est l’oeuvre qui prévaut sur Babelio. D’autres tags, enfin, peuvent être considérés comme trop personnels (« Livres de maman », « Fiche faite »), c’est-à-dire se référer à des conditions d’exercice relevant de lieux, d’époque, d’affects, d’usages qui ne feraient pas sens pour un large groupe de gens.
Car en effet, sur Babelio, l’étiquetage publicisé est surtout générique (« Roman », « Aventure », « Biographie », « Thriller ») et thématique (et dans une moindre mesure historique et géographique), à la manière de la classification de toutes les bibliothèques du monde. La plateforme recompose ainsi, jusque dans ses entrailles, un fonctionnement que nous sommes susceptibles de reconnaître (et qu’elle pourra alors proposer aux bibliothèques de France), parce que c’est la manière dont nous accédons encore aux livres et aux textes.
Les tags bénéficient donc d’un filtre chargé de mesurer leur niveau d’intérêt, compte tenu d’un certain nombre de paramètres (notamment : économique, sociétal, technique). La lecture des tags privés offrent donc l’occasion de voir comment les utilisateurs se positionnent vis-à-vis d’un dispositif avant qu’il ne recadre leurs usages (car ils sont déjà cadrés par un architexte) pour les traduire économiquement, socialement, techniquement.
J’ai donc lu les 10 000 tags fournis par Pierre Frémaux pour dresser une typologie rapide avec exemples (que je commente ensuite), en excluant les erreurs (non pas orthographiques) qui renseignent uniquement sur la situation de saisie (on peut en effet croire qu’une suite de lettres et de chiffres n’est qu’une erreur technique) :
- Classement générique : « romans divers », « BD géniale », « Littérature syrienne », « Mystique », « Lyrisme », « Littérature épique », « Roman graphique », « Littérature noire », « Epoque helléinistique », « Néoclassique », « Préromantique », « Romantiques allemands ».
- Classement critique :
- Critique d’humeur : « Drôle et intelligent », « Cliché », « Pathétique », « Magistral », « Culotté », « Provocateur », « Dispensable », « Lecture abandonnée », « Sans âme », « Très bien », « Connerie », « Forme hybride », « Délicieusement suranné », « Peut mieux faire », « Bien barré », « Un peu long au début », « Démystification jubilatoire », « Roman graphique bavard », « Plagiat de Twilight », « Beaucoup », « Passionnément », « À la folie », « Mais pourquoi j’ai lu ça ?? », « Mythe en barre », « Waow », « Beurk le style », « Ouvrage mégalo », « Moué bof », « Tristesse », « À lire au second degré », « Style éblouissant », « Style virulent ».
- Critique universitaire : »Du côté de chez Swann », « La madeleine tasse de the44″, « Les lilas de Tansonville », « Les deux côtés , « Le parc Swann », « Le chemin des aubépines », « Léonie rêve de Tansonville », « Le nom de Gilberte », « Le coquelicot », « L’épine rose », « Bienveillance de Swann », « Le vent de Combray », « Amie de mlle Vinteuil », « Méséglise le climat », « Roussainville sous pluie », « Le portrait de Vinteuil », « Portrait d’Odette 194″.
- Classement spatio-temporel : « Lus à la bibliothèque », « Souvenir de mes études », « Lycée », « Bibliothèque papa », « Lu depuis 15 ans », « Liste de l’été », « Lecture du temps de la Fnac », « Prépa concours », « Presque lu en 2010″, « Classe de 5ème », « Dans mes toilettes », »Livres de mon enfance », « Achat Amazon mars 2011″, « Lu en plusieurs époques »
- Classement affectif : « Nostalgie-enfance », « Mes incontournables », « Livres de maman », « Bibliographie papa », « Mon petit coeur !!! », « La mort ne veut pas de moi », « Essentiel (pour moi !! ;-) », « Snif lâche ton dico ! », « Coup de coeur soeurette », « J’ai honte mais j’aime ça ».
- Classement d’usage : « Pour Raymond », « À lire », « Livres de détente », « À suggérer à X », « Tralala », « Fiche faite », « À échanger », « Livres lus à mes filles », « Prêté à Sandra juin 2010″, « Lectures partagées », « En double », « Je le veux », « Je les ai », « Recommandé par Corinne », « Livre pour le frère de Jeannette », « Lectures à mes filles », « À lire bientôt », « L’ai offert en K-do »
- Complément du paratexte éditorial : « Editions champs libres », « Editions Syros Jeunesse », « 111 pages + un dossier de 8 pages », « Livre en anglais », « Les livres que j’ai publiés », « Livres professionnels », « Romans île de la Réunion », « Faune et flore malgaches », « Tome 1″
Les utilisateurs de Babelio utilisent donc le tag, dans un premier temps, pour se positionner, de manière à faire valoir une voix, une opinion exprimée le plus souvent grâce aux épithètes (signe d’une critique d’humeur). Or, ce type de critique est peu significatif et difficilement exploitable pour une plateforme dont le tag remplit cette fonction : la classification générique/thématique qui fournit la matière à une navigation-rets-circulatoire. Il est en effet beaucoup plus intéressant pour Babelio d’amener les utilisateurs à dépasser la logique stricte de la critique lapidaire pour s’ouvrir à une critique « constructive », « argumentée », chargée d’enrichir les fiches.
Chaque fonctionnalité périphérique au tagage (note; statut : Lu, en cours, à échanger, etc.) proposée par Babelio vise à désengorger la production de tags inexploitables. Le classement d’usage, par exemple, après qu’il a été observé en masse, a probablement (c’est une hypothèse que Pierre pourra démentir ou non) fait l’objet d’une résolution simple : la case « statut » a été ajoutée, de manière à gérer ces écrits, à leur offrir un cadre d’expression que la plateforme pourra analyser et traduire. On voit donc qu’il existe une tension permanente entre ce que le dispositif technique veut faire faire aux utilisateurs, la manière dont il anticipe leurs usages et ce qu’ils font, matière qu’il faut alors pouvoir récrire, transformer, anticiper à nouveau.
Chaque réseau a ainsi sa manière d’anticiper les usages à partir de l’analyse de données (de comprendre et d’interpréter dans un dispositif technique la pratique des textes) qui le positionne vis-à-vis de ses concurrents. Zazie.it, par exemple, a traduit le classement critique (d’humeur) et spatio-temporel en fonctionnalités de recherche très spécifiques (par lieux de lecture/émotions). De la même manière, la critique universitaire (ou, du moins, l’entrée dans un texte par la composition d’un index), l’extraction de données, la logique computationnelle a manifestement servi de modèle à Small Demons qui fait des livres des bases documentaires.
Le tagage est donc bien un geste qui produit et recueille également d’anciennes formes éditoriales, en attente d’un cadrage d’expression. Ainsi, lorsqu’un utilisateur désosse la Recherche de Proust en « moments », en titres et sous-titres (ces vieilles technologies de repérage), il ne fait que reproduire de manière très exacte l’index millimétré disponible dans l’édition Folio qui rend lui-même compte d’une gestion traditionnelle des annotations (au XVI°s, le terme signifie en effet « Annoter » et « Inventorier »). Autrement dit : le tag nous informe que l’une des formes de l’annotation (faire ressortir les traits saillants d’un texte) est une demande (en partie) exprimée par les utilisateurs. Reste à savoir comment gérer cette (autre) fonctionnalité.
L’annotation
Une des formes, donc, car la typologie de l’annotation est historiquement très vaste (signes de correction marginaux, qualification d’un passage par un simple tag, commentaire phatique ou plus « ambitieux », simple gribouillis sans lien avec le texte, soulignements/surlignements, etc. voir la série en cours d’écriture sur les « Pratiques d’annotations« ) et bénéficie par ailleurs de trans-formations selon l’espace dans lequel elle s’inscrit. Le travail de Christian Jacomino, linguistique et auteur du blog Voix Haute, est à ce titre éclairant.
Christian utilise en effet le Kindle pour surligner des passages d’un texte qu’il annote-tag à l’aide d’un mot, de manière à retrouver sous la même enseigne un ensemble de passages similaires d’abord publicisés sur Twitter :
Il suffit ensuite de cliquer sur le lien proposé pour lire le passage concerné sur le réseau du Kindle :
Or, ce même fragment a été intégré dans un texte plus vaste produit par C. Jacomino sur son blog. Quel travail est ici à l’oeuvre ? C’est d’abord celui de l’extraction qui fait du segment textuel un fragment, soit un élément qui, tout en se référant à un tout, peut être lu de façon plus ou moins autonome. Le lecteur s’apparente ainsi à l’homme aux ciseaux qui, pour ne conserver que ce qu’il estime être l’essentiel du texte, le découpe.
Mais à la différence de cet homme, notre lecteur (Christian Jacomino, donc) pense à un autre espace de lecture, autrement dit : il choisit bien le texte à détourer en vue de le travailler, auquel cas la « greffe » ne prendrait pas. Cette greffe est en effet suivie d’autres opérations qui consistent à l’inscrire dans le rythme d’un autre texte. Mais cette opération garde une mémoire de ses différentes étapes. C. Jacomino, par exemple, indique chaque fois à quel emplacement renvoie son segment prélevé (une spécificité du Kindle : l’emplacement au lieu de la page). Le travail de la cisaille est donc doublé de celui de la paperolle qui fait généralement enfler le texte d’annotations marginales et qui, ici, parce qu’un lien invisible, géographiquement lointain, relie l’annotation de son texte, assure son accrétion en dehors de l’espace de visualisation du texte originel.
Quel est le statut du fragment ainsi inscrit dans un autre texte ? C’est un fragment de travail, conçu, en amont, dans l’acte même de son extraction, pour servir un texte en préparation, qu’il illustre, en même temps qu’il le rythme et le relie mentalement à une bibliothèque plus vaste et ce, grâce à des marges étendues, reliées techniquement par un lien, une position et un emplacement. Le texte se trouve donc aussi défini par ses marges.
Mais le travail de déplacement/transformation du lecteur peut être tel qu’il déstabilise ces hiérarchies parfaitement établies. Ainsi de la composition de Sam Anderson (ou de l’outil – The Book Report – proposé par le réseau d’annotations ReadMill) qui a récemment constitué un patchwork de ses annotations, inscrites dans le cadre traditionnellement dévolu au texte qui n’en montre que des parties chargées tout à coup d’érotisme et qui révèle la capacité d’un lecteur à transformer, dans un geste éditorial, le statut d’un texte :








