Suite et fin de la série sur la lecture (a)sociale. Sans doute la partie la plus délicate, après s’être attaché à déconstruire l’expression : une tentative pour retrouver une unité en catégorisant, c’est-à-dire en reconstruisant un nouveau discours. Mais j’aimerais revenir d’abord sur quelques points « méthodologiques » (ce n’est évidemment pas un « article » de recherche, et je n’ai ici aucune prétention scientifique, mais j’y tiens).
Le risque, lorsqu’on aborde des expressions si floues, c’est en effet de leur opposer toutde suite un démenti. Dans le cas de la « lecture sociale », par exemple, faire remarquer, sans avoir cherché au préalable à la situer, que l’expression n’a aucun fondement, sous prétexte que des « communautés » de lecteurs ou que des formes d’échanges livresques auraient « toujours » existé, c’est mobiliser trop vite un certain nombre de ressources qui interprètent déjà l’expression à partir d’une perception très vague, d’autant plus claire à l’esprit qu’elle n’a pas été interrogée. Contre ce risque, j’ai choisi de saisir une expression que je voyais émerger (« lecture sociale ») dans une perspective pragmatique, en cherchant à comprendre ce qu’elle recouvrait (même vaguement) pour ceux qui l’utilisaient en sondant (en autres) un certain nombre d’articles de 2010-2012.
Manipulation et circulation du langage
C’est un travail qui mériterait qu’on s’y attarde avec beaucoup plus de finesse. Mais on peut au moins jeter quelques bases et hypothèses, quelques bribes de réflexions, ou un premier plan, qui permettrait au moins de commencer à réfléchir. Etudier la « lecture sociale », c’est en effet comprendre comment cette expression en est venue à prendre forme, comment elle a fini par se stabiliser malgré la concurrence d’autres expressions. C’est donc retrouver non seulement tous les acteurs qui les ont utilisées, à différentes époques, en différents lieux et en différents espaces (foires, blogs, journaux, réseaux socionumériques, débats, etc.), mais montrer en plus quelle a été l’évolution temporelle et spatiale de leur utilisation comparée, quelles relations (économiques, professionnelles, personnelles, etc.), les acteurs qui les mobilisaient entretenaient avec d’autres acteurs, dans quelles conditions ils ont utilisé ces expressions (on peut, par exemple, en valoriser une, abusive, par simple mimétisme, ou ne pas ignorer ses abus mais être face à la nécessité de communiquer, ou être contraint par une ligne éditoriale et à l’urgence de la publication, ou se trouver en difficulté dans un débat et recourir alors à des stéréotypes de pensées, ou se fier en toute bonne foi à une autorité peu informée, etc.) bref, c’est faire l’archéologie de pratiques de manipulation et de circulation du langage.
Du « Livre 2.0″ à la « lecture sociale »
Dans le cas de la « lecture sociale », on peut, je crois, faire plusieurs hypothèses :
- La « lecture sociale » est une déclinaison et une évolution du discours idéologique du « web 2.0″.
- Le passage de l’expression « livre 2.0″ à « lecture sociale » ne s’est pas fait brusquement mais selon deux mouvements lents, toujours à l’oeuvre (ces remarques valent aussi pour le passage de « Book 2.0″ à « Social Reading ») : l’émergence des « réseaux sociaux » (2006) pour l’évolution de la formule « 2.0″ en « social » (et il faut donc voir dans « réseau social » l’une des mutations de « web 2.0″) et la contestation de plus en plus forte du terme « livre », jugé trop restrictif, alors que des journaux, c’est-à-dire des promoteurs reconnus de la lecture non producteurs de livres, s’implantaient sur Facebook et exploitaient les fonctionnalités du réseau numérique ou que certains acteurs (« 100 % numérique« ), luttant pour leur légitimité, voyaient dans la conservation de ce terme un obstacle à l’adoption de leur production (mais l’adoption des fonctionnalités « sociales » de Facebook par les journaux devrait sans doute, par souci de distinction, obliger à un retour du « Livre social »). La négation de la matérialité des supports de lecture est donc un discours mobilisé pour faire reconnaître la lecture numérique
- D’autres expressions perdurent encore mais semblent marginalisées, quoiqu’elles luttent encore pour leur survie (comme « lecture participative » ou » « collaborative« ), ou ont fini par être intégrées à la « lecture sociale » parce que cette dernière permettait de rassembler, au risque de ne plus vouloir rien dire, un ensemble d’expressions elles-mêmes mal définies en attente de définition ou parce qu’elles ont fini par être liées à d’autres éléments qui les ont stabilisées et ont ainsi obligé à y renoncer. C’est par exemple le cas de « lecture interactive » ou de « lecture active », qui peut suffire à qualifier la position du lecteur face à une application iPad mobilisant un certain nombre de ressources dites « multimédias ».
- Le triomphe de « social » s’explique aussi par l’émergence d’un autre phénomène : depuis les années 60, un discours sur la lecture s’est développé, qui veut que l’on lise de moins en moins (voir Discours sur la lecture (1880-2000) d’Anne-Marie Chartier). Or, pour un ensemble d’acteurs institutionnels (politiques, professeurs, bibliothécaires, etc.), la « technologie numérique » serait un moyen inespéré de « les » faire lire. La logique est implacable : « »ils » aiment les « réseaux sociaux », donc utilisons-les ». Et c’est sur ce modèle que se sont par exemple construits des tas de groupes de lecture aux Etats-Unis, selon l’idée qu’il faut dépasser l’image poussiéreuse du livre, détourner la crispation de l’adolescent en l’introduisant dans des « communautés » où il ne sera qu’un objet de « conversation » (méthode bien connue des parents qui cherchent à faire manger des épinards à leurs enfants : ils utilisent un stratagème, un objet de divertissement, c’est-à-dire de diversion : la fameuse cuillère en avion).
- La présence d’acteurs plus ou moins extérieurs au secteur de l’édition (commerciaux, opérateurs de téléphonie, grandes entreprises, community managers, etc.), mais probablement tous conscients des opportunités à saisir (investir un nouveau domaine, faire une conférence et se faire rémunérer, etc.), venus évangéliser – parfois en toute bonne foi – les éditeurs, en mobilisant le discours du « web 2.0 », la nécessité d’évoluer rapidement, de recourir à « ce qui marche » dans une ère d’abondance où les nerfs de la guerre sont la « communauté » et la « visibilité ». Edifiantes, par exemple, l’introduction progressive et l’extension de la « gamification » (badges de motivation, récompenses, etc.) par Kobo et de l’économétrie, qui étaient jusque-là propre aux réseaux généralistes. Les outils pour gérer les autres « communautés » ont ainsi été adaptés aux « communautés » de lecteurs, alors que leurs prometteurs, aussi bien présents dans des rencontres sur les « réseaux sociaux » que dans les tables-rondes sur les livres (comme ce fut le cas l’année dernière autour de « Dynamique de socialisation autour du livre et de la lecture numériques » à Futur-en-Seine avec un consultant de Jamespot), s’en sont fait les chantres.
- La reprise de l’expression, sa circulation, par un ensemble d’acteurs (blogueurs, journalistes, conférenciers, etc.) est sans doute régie par plusieurs paramètres, relations, flux, allers-retours, logiques : logique de référencement d’une rédaction, par exemple, qui oblige à utiliser un terme consacré, quitte à y renoncer plus tard ou à s’interroger soudainement sur son utilisation; nécessité d’être compris (dans une soirée où l’on explique ce que l’on fait ;), de produire un titre susceptible de circuler, malgré la conscience de ses abus langagiers; effets d’autorité; interrogation sur « l’impact des réseaux sociaux sur la lecture » et tentation de contracter la phrase en expression (« lecture sociale ») ou, par glissement du vocabulaire, de passer dans un même article des « réseaux sociaux » à « la lecture sociale ».
Vérifier ces hypothèses nécessite à mon avis :
- De retracer l’évolution de chaque expression relevée en la comparant à d’autres expressions (« Lecture participative », « Lecture collaborative », « Lecture 2.0″, etc.), à la mutation du « Web 2.0″ (« Réseaux sociaux » aujourd’hui, demain autre chose), à l’apparition de discours (« Les jeunes lisent moins », « Lire, c’est lire un texte et non un livre ») et à l’historique du livre numérique. Cette évolution devra faire l’objet d’une quantification (tel pourcentage d’occurences d’une expression à telle époque).
- D’identifier très précisément chaque événement (TOC, Digital Book World, etc.) susceptible de faire l’objet d’une circulation et qui, par effet d’écriture et de réécriture (billets, commentaires, etc.), finirait par cristalliser les expressions rencontrées ou, à l’inverse, de voir de quoi se réclame un intervenant (billet, articles, manifeste, rencontres, etc.), de dresser son parcours afin d’identifier ses relations avec d’autres intervenants, sa place dans l’environnement du livre et son impact éventuel, compte tendu de son autorité, sur les acteurs qui assurent (potentiellement) la circulation du langage, etc.
Classification : quels critères retenir ?
C’est donc un lourd travail d’enquête auquel il faudrait se livrer. Je me contenterai donc pour l’instant de dresser un bref panorama. Mais d’abord : comment le réaliser sans mobiliser ses a priori de recherche dans leur sélection ? En situant, encore une fois, l’expression (et ses déclinaisons), en partant du sens qu’elle a pour ceux qui les mobilisent, la définissent à partir de la mise en scène même des outils sélectionnés, qui orientent leur sélection, ont hérité de l’évolution de l’expression « lecture sociale » qu’ils ont mis en place.
> La « lecture sociale » en situation
Si l’on prend des articles de 2010-2012 (de journalistes, de blogueurs, de conférenciers, de commentateurs, d’idéologues, d’interviews des acteurs qui en font la promotion, etc.), on se rend ainsi compte qu’elle désigne :
- La possibilité d »"exprimer ses pensées » sur une lecture (le plus souvent d’un livre ou d’un « texte littéraire »; je ne me concentrerai donc pas ici – ou peu – sur la lecture de journaux ou de blogs, par exemple, parce qu’ils mobilisent moins de discours, rendent moins compte de tensions et convoquent donc moins de mises en scène), de « partager un extrait de livre sur Facebook ou Twitter« /une « expérience » (ou de les alerter d’un passage qui aurait été abondamment commenté), de « répondre à des commentaires de lecteurs » (ou d’avoir « une conversation avec un lecteur« ), de « lire avec des amis« , de « synchroniser les annotations d’un professeur dans le manuel d’un élève« , d’ »enrichir l’expérience communautaire« , de « créer un espace commun autour d’un livre« , etc.
- Ces possibilités s’expriment sur des « espaces » qui proposent des fonctionnalités dites « sociales » (la page d’un éditeur ou un livre numérique, par exemple, où serait implanté une boîte de commentaires; le hastag #lecturedusoir sur Twitter ou le partage de signets; les clubs de lecture sur Facebook, etc.) ou qui sont plus spécialisés, comme les réseaux ou les « communautés » de lecteurs.
> Des manipulations textuelles
Mettons un peu d’ordre dans ce fourre-tout et essayons de réduire toutes ces distinctions :
- Le « partage », la « synchronisation », « l’enrichissement », « l’alerte », « lire avec », « répondre à » : toutes ces actions ne désignent rien d’autre que des manipulations textuelles.
- La nature de ces manipulations changent selon le niveau de proximité avec le texte autour/à partir duquel elles sont censées se produire (faire le commentaire d’un livre à partir de l’image mentale qu’on en a ou de notes de travail et le faire à partir d’un texte qu’on a sous les yeux – sur la même interface de visualisation et d’écriture – sont deux opérations différentes : dans le premier cas, on peut s’attendre à un commentaire autonome, type critique; dans le second cas, à un commentaire-annotation).
Autrement dit : les outils de « lecture sociale » se partagent selon qu’ils permettent une manipulation du paratexte ou du texte, que le niveau de proximité avec le livre (car c’est fondamentalement lui qui est mis en scène) est très fort ou non; au sein de ces deux catégories évoluent par ailleurs des sous-ensembles qui s’organisent différemment selon la logique économique/structurelle (la nature de la recommandation de livres, par exemple) qui les sous-entend (réseau-revendeur-de-données; boutique-simple-avec-des-fonctionnalités-sociales) et les discours sur la lecture mobilisés (« les commentaires polluent le texte »). Toutes peuvent cependant être réduites à un constat : la lecture est une activité éminemment scripturale.
> Premières observations
Pour s’en convaincre, dresser une liste de fonctionnalités des « services » proposés – « fonctionnalités » étant compris comme une manipulation textuelle, qui comprend aussi bien l’activation de boutons, les évaluations que la production de critiques -, notamment extraits à partir des articles mentionnés, est indispensable. Si l’on prenait ReadMill, Babelio, Kobo, Inkling, Librarything, GoodReads, BookNode, BookLiners, on réaliserait alors :
- Que plus ces services se rapprochent du texte évoqué (ReadMill, Inkling, Kobo, BookLiners) et moins ils proposent de fonctionnalités (créer profil, surlignage, annotation, partage sur FB/Twitter, vote, badges, notifications, statistiques). À l’inverse (évidemment), plus ils s’en éloignent (Babelio, LibraryThing, BookNode), et plus les fonctionnalités sont importantes (créer profil, compléter fiche, vote, badges, tag, citation, vidéos, quizz, nuages, sondage, listes, forum, créer groupe, notifications, recommandation). Or, à l’intérieur du groupe « lointainement proche » du texte, les fonctionnalités évoluent notamment en fonction du modèle économique. GoodReads, par exemple, ne fonctionne pas, contrairement à Babelio et LibraryThing, sur la revente des métadonnées produites par les utilisateurs aux bibliothèques (ce n’est pas que leur modèle, cela dit, mais il a plus d’importance) mais sur le ciblage marketing et publicitaire (et peut-être à terme sur la vente de livres). En conséquence, l’amélioration des fiches n’est pas valorisée. La logique structurelle de ces services évoluent elles aussi en fonction du modèle économique : un club de lecture comme Penguin Readers Club n’a pas besoin de se constituer en réseau industriel (exploitation des noeuds relationnels, des trous structuraux, de l’homophilie, etc.) pour valoriser ses propres fonds de même qu’Inkling, qui vend des manuels en très petit nombre pour l’instant (chers à produire), n’aurait aucun intérêt à recourir aux votes, c’est-à-dire à la « curation » dans une « ère d’abondance » (voir plus bas pour ces discours), à l’inverse d’un BookLikes ou d’un BookieJar.
- Que le premier groupe (manipulation de l’autour) repose sur une « loi » : moins le texte évoqué est présent, et plus il aura tendance à être convoqué par une série de signes indiciels (photos, vidéos, quizz, critiques, citations, couvertures, etc.) qui ne visent qu’à abolir la distance entre le signe et la chose.
- Que ces services évoluent selon la « conjoncture discursive » soit l’évolution des discours produits sur la lecture et les tendances des « réseaux sociaux ». On entend en effet de plus en plus de voix s’élever contre la « socialisation » des textes et sur l’effet perturbateur qu’engendrerait la visualisation des annotations/surlignements, jugés inintéressants dès lors qu’ils seraient donnés à lire à un autre (dont le système sémiotique serait différent) ou sur le danger de la publicisation, menace pour la vie privée (c’est pourquoi Inkling, spécialisé dans le manuel scolaire, privilégie plutôt le « cercle » de lecture, implanté « dans » ses marges; le cercle qui favorise la circulation en privée, importante pour les parents). D’où l’ajout récent du bouton « like » dans l’application ReadMill, pour distinguer les annotations les plus « intéressantes », et la possibilité maintenant sur Kobo de désactiver le mode « social ». De la même façon, alors que les discours sur la « curation » prennent de l’ampleur (dans cette ère d’abondance, nous avons besoin d’éclaireur, etc.), ou commencent à se stabiliser pour modeler notre vision du web, Babelio propose un affinage de ses insignes (leur évolution est très intéressante à observer), qui doit notamment fournir aux éditeurs une lecture facilitée des possibles « leaders » d’opinion, susceptibles d’écrire des critiques de livres et de valoriser leurs fonds éditoriaux (les sociologues ont en effet depuis longtemps montré que la recommandation de livres passait par les leaders dans les clubs de lecture).
- Que la frontière n’est pas si étanche entre le premier groupe et le second et que, par conséquent, toute classification a quelque chose d’artificiel (quoique nécessaire) : Kobo, par exemple, intègre depuis peu le système de critiques/commentaires/votes de GoodReads, probablement pour accroître le référencement de ses fiches de livres sur le web. Et récemment, eBookPulse est venu dynamiter cette partition (des annotations produites dans son App’ sont visibles sur la page Facebook du livre concerné) tout en la validant (le passage commenté étant externalisé, c’est-à-dire extrait depuis l’application pour devenir une citation, il est alors entouré d’un ensemble d’éléments – quizz, photos, promotion, etc.) Enfin, les synergies existent entre les deux groupes d’un même service (Orange, par exemple, propose une application lecteurs.com qui permet l’annotation/surlignement et un réseau de lecteurs sur le web) mais les différences demeurent (l’application de lecteurs.com ne propose pas les outils du site web).
> Exclusion d’autres outils
On peut donc distinguer, si l’on se concentre sur les outils spécialisés, conçus pour la lecture de texte « livresque » (qui mobilisent des signes de reconnaissance propres aux livres et à la lecture de livres – vieux livres, pliures, lecteurs en action, etc.) et qui se désignent comme tels (en effet, BookMooch/WhatsOnMyBookShelf, Unbound ou BookCountry/Megustaescribir/IWriteReadRate se désignent respectivement comme des sites d’échange de livres, du « crowdfunding » ou des plateformes de mise en relation entre pro de l’écriture; quant à des sites comme Gurulib, inReads ou Sens Critique - j’hésite encore pour ces deux derniers; rien n’est donc figé ni définitif et vos remarques sont bienvenues ! -, ils ne font du livre qu’un objet culturel parmi d’autres; enfin, Quote.fm, IntenseDebate ou DisQus portent sur le commentaire de textes mais non pas « livresques »), les outils qui permettent une manipulation du paratexte et du texte.
> Multiplier les critères de distinction
Par ailleurs, comme j’ai essayé de le montrer, des sous-ensembles existent, déterminés par les modèles et les stratégies économiques (boutique, vente de métadonnées, ciblage publicitaire, etc.) qui impliquent des logiques structurelles (réseau-noeud, forum, etc.) , matérielles (application iPad/site web, etc.), sociologiques (cercles, clubs, groupes, tribus, etc.). Une classification doit donc prendre en compte ces paramètres et choisir un critère de distinction dominant (dans le cas de Babelio ou LibFly, par exemple, le ciblage marketing et publicitaire fait partie des modèles économiques mais la revente des métadonnées semble dominer; par contre, dans le cas des sous-ensembles qui ne sont pas des réseaux – définissables ici comme une mise en visibilité de noeuds – le critère de distinction économique n’est pas très efficace et c’est le critère sociologique qui doit être utilisé, celui qui permet de parler de clubs et cercles, c’est-à-dire de « sociabilités d’élite » que valorisent par ailleurs les réseaux – la création d’un « groupe privé » est possible – sans que ce soit leur critère de distinction dominant).
À l’intérieur du premier groupe (l’autour du texte, soit la manipulation du para-texte), on peut d’abord distinguer deux grands sous-groupes. Les premiers sont des réseaux qui peuvent eux-mêmes se diviser en deux sous-groupes : ceux qui permettent seulement de d’ajouter/faire circuler du contenu éditorial (évaluer, commenter, partager, tager, lister) aux fiches de livres (ce matériau de base) et ceux qui permettent en plus de l’éditer (ajouter une couverture, modifier une date de parution, un lieu, etc.). Les premiers ne portent donc pas atteinte au péritexte éditorial (ce qui est sous la responsabilité de l’éditeur : couverture, formats, etc.), se caractérisent par des actions superficielles sur la « peau » du paratexte (actions « épidermiques ») et consacre l’épitexte lectoral (tout ce qui gravite autour du texte, produit par le lecteur) tandis que les seconds autorisent des actions en profondeur que l’on peut qualifier d’hypodermiques (sous la peau). D’autres services cumulent ces éléments, tout en complétant le péritexte éditorial à base de vidéos, photos, sondages, quizz. Ce geste n’est ni celui du lecteur ni celui de l’éditeur mais celui des directeurs de l’outil concerné (épitexte médiateur, en quelque sorte).
D’autres paramètres peuvent ensuite être combinées pour distinguer, à l’intérieur d’un sous-sous ensemble d’autres sous-sous-sous-ensembles, qui expliqueraient la présence de certaines fonctionnalités plutôt que d’autres (les badges, par exemple, dans le cas d’un Babelio qui a besoin de proposer aux éditeurs un ciblage marketing précis; la présence d’une boutique, également, qui explique l’absence d’une manipulation profonde du paratexte-péritexte-éditorial et la valorisation de la boutique à travers l’animation et le tri de son fonds) et ainsi affiner la classification. On pourra se reporter au tableau ci-dessous pour avoir un aperçu de ce que pourraient être ces raffinements de classification, auxquels je ne me livrerai pas pour l’instant.
> Tableau (pour l’autour)
Quelques précisions :
- Statut livre : désigne l’action qui consiste à indiquer si le livre est « à lire », « en train d’être lu », « lu ».
- Badges/statut : les badges sont les insignes et autres pins gagnés à mesure que le lecteur produit; le statut désigne les distinctions faites, sans badges, entre producteurs (« le top des rédacteurs », etc.) ou entre statuts symboliques/sociaux (lecteur/libraire/auteur/bibliothécaire, etc.)
- Similarité/recommandation : il n’y a pas forcément recommandation de livres lorsqu’il y a visibilité des similarités. Une fiche de livres peut ainsi préciser : « ce livre se trouve dans la bibliothèque d’un tel » (similarité) tandis qu’une autre ajoutera : « Si vous avez aimé ce livre, vous aimerez aussi… »
- Boutique : il s’agit là d’une boutique (même partenaire) présente sur la plateforme concernée (donc pas seulement un lien fait vers cette boutique), avec une possibilité de téléchargement (que les titres soient du domaine public, gratuit – c’est l’indication d’une évolution probable – ou non).
- Modèles : ce sont les modèles économiques identifiés (pas toujours bien…); lorsque le nom d’une marque occupe la case, c’est qu’elle est propriétaire du réseau.
Cartographie
Le plus difficile, dans cette tentative de catégorisation, aura bien été de trouver le critère discriminant à chaque fois; je ne suis pas sûr d’y être arrivé mais c’est un début, un essai. C’est la première catégorie qui m’aura surtout occupé, comme les outils sont extrêmement nombreux et les modèles différents.
Dans cette première catégorie (l’autour) figure donc deux sous-ensemble : les réseaux (eux-mêmes divisés en « Actions épidermiques » et « Actions hypodermiques ») et les groupes de lecture (cercles, clubs, forums), c’est-à-dire les structures différentes des réseaux, qu’on peut là aussi distinguer, entre ceux qui se caractérisent par des sociabilités placées sous l’égide d’une marque (Penguin Reader’s Group, Cercle Sony Reader, Amazon @Author, éditeur/auteur sur Facebook/Twitter/Pinterest, etc.) et ceux qui restent indépendants, approchés par ces marques (Book Group Info, Reading Group Choices, Club da Leitura, etc.). On a peut-être affaire, en un sens, à des sociabilités exclusives (1) et à des sociabilités d’agglutination d’exclusivités (2) (« plateformes » généralistes où l’on peut créer des groupes spécialisés à travers divers moyens – hastag sur Twitter, etc.).
Pour la seconde catégorie (l’entour), on retrouve cette distinction entre réseaux et cercles (à noter que les cercles sont de plus en plus proposés dans les réseaux mais ce n’est pas leur fonctionnement principal). Là aussi, des distinctions seraient possibles selon les modèles (Findings, par exemple, se connecte aux passages soulignés du Kindle pour les récupérer et il est seulement possible de les gérer; ReadMill, tout en proposant des fonctions d’annotation/surlignement n’a pas de boutique propre, à l’inverse de Copia, Kobo, Amazon).
- Autour : 1. Réseaux A. BookLikes, BookJetty, BookieJar, Librofilia, ViaBooks, Libros, Quelibroleo.com, Livr@ddict, EntreLectores, Zazie.it B. GoodReads, Babelio, Lecturalia, Agora des livres, aNobii, Shelfari, LibraryThing, Small Demons, LibFly 2. Groupes de lecture (Penguin Reader’s Group, Cercle Sony Reader, Amazon @Author, Book Group Info, Reading Group Choices, etc.)
- Entour : 1. Réseaux (Open Margin, SubText, ReadMill, BookGlutton, Copia, RethinkBooks, BookLiners, Findings, Amazon Kindle HighLights, RedLemonade, MobNotate, Kobo) 2. Cercles, clubs (Inkling, ReadSocial, HighLighter)


