réseau sociaux geluck1 A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteurDans la première partie de « À la recherche désespérée de la lecture asociale« , j’ai essayé de montrer que la « lecture sociale » est un discours d’escorte qui assimile la lecture solitaire à l’associabilité ou à mise à l’écart condamnable de soi. Aussi faut-il s’attendre, sur les réseaux socionumériques de lecteurs, ces métaréseaux de la lecture (réseaux qui se mettent en scène – logo, notifications, etc. – comme tel), à voir prescrite l’action collective, à partir d’une exploitation des acquis de la sociologie* (encore qu’il faudrait voir comment elle est sociologiquement et sémiologiquement lue – et même si elle l’est – par les fondateurs des réseaux socionumériques de lecteurs – par conséquent, ne surtout voir dans ce billet qu’une hypothèse vérifiée par la mise en place repérée de ces études, mais dont on peut tout aussi croire qu’elles ont été reproduites mécaniquement de sites en sites, après que le premier eut fait une étude, ou intuitivement fait appel à un work in progress/utilisé ses propres données) et de leur inscription dans un dispositif sémiotechnique. Dans les billets suivants (III, IV et V) j’essayerai de revenir sur la nature des écritures des utilisateurs (on lira alors en parallèle « Annotations sur Copia (1/2) : reconnaissons la valeur des humeurs des lecteurs« ), sur l’économie de ces réseaux (que je maîtrise encore plus mal) et finirai alors par proposer une cartographie (impossible) de la « lecture sociale ».

* MAJ – Après réflexion, et après avoir soumis ce billet à l’un de mes profs en recherche au Celsa (Etienne Candel), j’appuierais plus volontiers l’idée, déjà formulée dans cette introduction, que les fondateurs de ces réseaux socionumériques témoignent davantage d’une sociologie triviale (la « trivialité » définie et promue par Yves Jeanneret, également prof au Celsa – suis très corporate en ce moment – est une tentative pour penser la « contagion des idées » et des objets (ou « être culturels »), leur circulation et l’altération que produit cette circulation, passés d’un espace médiatique – le livre imprimé, par exemple – à un autre – l’écran) . Autrement dit : j’ai pu grossièrement donner l’impression que ces fondateurs construisaient leurs réseaux avec un manuel de sociologie à la main…Alors que le tâtonnement, la reprise des acquis d’autres sites existants (Facebook), leur mise en place automatique (c’est la norme de fournir des fonctions sociales aujourd’hui) sont également à prendre en compte, et j’ai en effet pu rencontrer des dirigeants de réseaux sociaux de lecteurs qui reprenaient bien, tels quels, des outils proposés par d’autres réseaux et ce, sans aucune réflexion.

Les acquis de la sociologie classique des réseaux sociaux

Dispositif, technique et contrainte

Les réseaux socionumériques semblent s’appuyer en partie sur les études des sociologues qu’ils tentent de mobiliser, de mettre en signe et de rendre efficientes (on verra lesquelles un peu plus loin; je m’appuyerai alors sur la Sociologie des réseaux sociaux de Mercklé, Les Liaisons numériques d’Antonio Casilli, quelques articles d’InternetActu et de D. Cardon, sur Foucault et enfin Goffman que j’aime tant) grâce à un dispositif de capture technique (« dispositif » est donc à comprendre comme un élément de contrainte, pour reprendre le philosophe italien G. Agamben).

L’infini du réseau et sa structure d’analyse minimale

triade réseaux sociaux simmel A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteurMais ces réseaux reposent d’abord sur un certain nombre de caractéristiques qui les fondent et assurent leur viabilité. C’est en effet parce qu’ils sont potentiellement infinis, susceptibles et capables d’accueillir toujours plus d’individus, qu’ils sont mis en place (et on voit mal comment les Librarything et cie pourraient se passer d’un recrutement expansif d’individus convertibles en membres). C’est ensuite parce que leur unité d’analyse minimale (la triade, c’est-à-dire le nombre d’individus indispensables – trois, donc – à l’analyse d’un réseau, selon Georges Simmel) fournit un matériau extrêmement riche, en termes d’observation des stratégies de coalition et de leur médiation, qu’ils sont viables.

Homophilie et capital social

L’une des lois que permet de mettre au jour la triade est celle de l’homophilie, c’est-à-dire de la tendance qu’a tout individu à choisir pour ami des individus qui lui ressemblent et qui interagissent avec lui (et ainsi, le sentiment d’amitié augmenterait avec le taux de relations entre deux individus). Ce choix est déterminé par deux formes de solidarité (instrumentale et expressive) qui représentent autant de ressources pour l’individu et constituent son capital social, soit les heureux effets qu’il peut tirer de son réseau d’amis en vue d’objectifs mais surtout, des relations entre lui et ses amis (ce qui distingue donc le capital humain du capital social). Or ce capital ne se réduit pas au carnet d’adresses d’un individu mais à un ensemble très complexe de paramètres parmi lesquels :

[le] volume des ressources matérielles, symboliques et relationnelles détenues par les connaissances d’un individu, la probabilité que peut avoir cet individu de parvenir à les mobiliser avec succès pour son propre compte, c’est-à-dire la volonté qu’auront ses amis et ses connaissances d’engager pour lui une partie de leurs propres ressources [...] il ne sert à rien d’avoir beaucoup d’amis, si ceux-ci ne peuvent ou ne veulent mettre que de faibles ressources à votre disposition [Mercklé, op. cit.]

Liens faibles, trous structuraux et centralité

Or, le capital social d’un individu sera d’autant plus fort qu’il nourrira des liens faibles [Granovetter, 1970]. En effet, en ne prenant soin que de ses liens forts, c’est-à-dire de la forte proximité affective qui le lie à un autre individu, il risque bien de ne jamais sortir d’un cercle extrêmement restreint dont il ne pourra alors tirer que des effets réduits (pour obtenir une information, par exemple). Le lien qui relie un individu B à un individu C par l’intermédiaire d’un individu A, en relation avec B et C, peut donc être qualifié de trou structural [Burt, 1992], béance qui assure la bonne qualité de la triade et qui repose sur un lien non redondant (B et C ne se connaissent en effet pas : les informations qu’ils sont susceptibles de faire circuler sont donc neuves, non redondantes de telle sorte que le réseau de relations ainsi constitué est efficace). Pour résumer : l’efficacité relationnelle dépend en partie de la capacité d’un acteur à multiplier les trous structuraux.

trous structuraux A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Elle est également tributaire de trois autres facteurs :

La position qu’occupe cet acteur au sein de son réseau, une centralité que Freeman (1979) qualifie de degré (le nombre de contacts d’un individu), de proximité (le nombre de relations d’un individu), d’intermédiarité (le nombre de chemins qui passent par un individu).

La confiance entre deux individus, proportionnelle à la réputation (force des liens entre eux et densité des liens autour d’eux) de l’un d’eux. Un individu ne doit pas donc pas seulement multiplier les contacts pour être bien perçus par un autre individu, il doit encore s’assurer de la qualité du lien qu’il aura crée avec lui et favoriser des relations indirectement liées à lui (nous accordons d’autant plus de confiance à un individu/objet qu’ils sont liés à l’un de nos amis).

Présentation et technologies de soi

La triade ne s’incarne et n’est possible que parce l’individu, pour se (re)présenter, a besoin d’un regard qui active sa représentation, la valide ou l’oblige à se redéfinir et ce, jusque dans la mort (les graffitis des scribes égyptiens ont ainsi une fonction d’activation de la scène dépeinte par le dignitaire sur son tombeau, qui les appelle à venir visiter sa tombe.) Les facettes de l’individu, qui constituent son identité, se meuvent ainsi dans une série de petites pièces de théâtre (outre Goffman, voir InternetActu et son très bel article sur les technologies relationnelles), auxquelles les réseaux socionumériques de lecteurs donnent un écho favorable en leur fournissant des outils d’expression. Aussi, toutes les concepts cités sur les réseaux sociaux classiques valent (en partie) pour les réseaux sociaux numériques (voir le n° 59 de la revue Hermès), à ceci près qu’on a affaire ici à un type de réseau : les réseaux de lecteurs, dont on ne saurait voir qu’une spécialisation des réseaux sociaux numériques généralistes.

pièce de théâtre goffman A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

[...] l’engouement pour les réseaux socionumériques ne repose pas sur leurs incitations logicielles, ni sur leur réappropriation par une logique sociale, mais bien sur la capacité de leurs logiciels à intégrer dans leur fonctionnement des logiques de sociabilité fortes. Leur succès consiste dans leur apparente proximité avec des techniques de soi développées depuis des siècles et dont les individus se révèlent particulièrement avides dans une société réservant une grande part du travail de construction de soi aux individus. [Alexandre Constant, "Des techniques de soi ambivalentes" dans Ces réseaux numériques dits sociaux, n°59 de la revue Hermès]

L’inscription sémiotechnique des acquis sociologiques (mais pas que)

L’amitié

Mais pour l’instant, je remarquerai que l’inscription des acquis de la sociologie se polarise autour d’une forme spécifique et privilégiée des relations sociales : l’amitié. Pourquoi donc « la sociabilité 2.0 s’est-elle construite sur le modèle de l’amitié ? » [Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique]. Parce qu’elle doit pouvoir se montrer pour exister. Ainsi, la spécialisation du réseau social généraliste en réseau social de lecteurs n’implique pas (nécessairement) une revalorisation du vocabulaire utilisé. Et sur la plupart des réseaux de lecteurs, c’est bien le friending (ajout d’amis) qui est valorisé, encouragé et prescript (respectivement, ci-dessous : Librarything, Babélio, aNobii, Shelfari, GoodreadsEntre Lectores, Bookliners et Lecteurs.com),  souvent quantifié par des statistiques inscrits sur le fronton des sites concernés et qui disent non seulement la géographie du site, son territoire, ses conquêtes, mais encore le capital social potentiellement exploitable.

Librarything A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Babélio social reading friending A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

aNobii A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Shelfari A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Goodreads A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Entre lectores A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Bookliners social reading lecture sociale A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

lecteurs.com orange social reading lecture social A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

(C’est donc la gestion et l’exploitation de l’amitié, comme objet de mise en visibilité, mais non pas en tant que forme affective de la relation supposée qui sera ici traitée, parce qu’elle est abusivement qualifiée par le réseau sans aucune observation ou analyse de l’intensité des liens crées.)

Représentation graphique et paradigme indiciaire

Comment assurer au lecteur la constitution d’un capital social efficace, qui favoriserait la consolidation des trous structuraux et le développement des techniques de soi en public ? La position centrale d’intermédiarité, la confiance et la réputation sont déterminants dans cette cristallisation; aussi doit-on s’attendre à les voir largement représentés, parce qu’ils assurent la pérennité du réseau, c’est-à-dire son utilisation, compte tenu des bénéfices que l’utilisateur peut directement en tirer (suggestions et conseils de lecture, rencontres de nouvelles personnes, accomplissement dans l’écriture, etc. voir ce Mémoire de master II sur la question, via ActuaLitté).

Position centrale d’intermédiarité, confiance et réputation, ainsi êtes-vous sémiotisés, graphiquement mis en visibilité, soit par l’extraction d’un visage soit par l’entassement indiciaire de visages (les liens qui renvoient à des profils et qui disent en substance l’épaisseur d’une existence derrière ce profil) :

Position centrale d’intermédiarité (ou chemins qui passent par un individu) : elle n’est possible qu’en second lieu, lorsque j’ai en effet établi une connexion avec un individu (ajout d’amis). Sur Babélio par exemple, je n’ai aucune relation. Aussi m’aide-t-on à en trouver en exploitant la centralité de proximité identifiée par Freeman (nombre de relations d’un individu), c’est-à-dire en me garantissant une rentabilisation à venir des trous structuraux :

Babélio social reading A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

C’est qu’il en va de la vie même du réseau, que l’utilisateur sans connexions, c’est-à-dire inactif, rebute (même s’il a aussi une fonction importante), et à qui on interdit alors l’utilisation des fonctions du réseau (et ainsi, il est actuellement impossible de profiter de l’algorithme de recommandation de Goodreads sans l’évaluation d’au moins 20 livres). Une fois ajoutés, mes amis m’inscrivent dans la triade, ou structure minimale efficiente d’analyse des réseaux. C’est pourquoi la centralité d’intermédiarité devient opératoire; me sont alors précisés le nombre de chemins et de visages qui passent par moi et viennent dire la place que j’occupe dans mon réseau, c’est-à-dire le niveau de confiance et de réputation qu’on peut en déduire.

Confiance et réputation : marquées par la force et la densité des liens. La force des liens apparaît ici dans l’ensemble des relations dont rendent compte les pratiques de deux lecteurs. Ainsi, ami avec Hubert Guillaud sur Librarything, nous partageons un certain nombre de livres en commun; c’est ce qui caractérise la confiance que nous pourrions mutuellement nous reconnaître, à partir d’un ensemble de valeurs que nous serions susceptibles de partager :

Hubert Guillaud librarything social reading lecture sociale A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

À cette force (potentielle) s’ajoute un grand nombre de relations, un entrelacement de faisceaux indirectes qui témoignent virtuellement de la valeur de mon ami et viennent dire l’épaisseur encore une fois potentielle de son identité, révélant également sa part de fantasme (ou plutôt, sa part fantasmée par l’ami – moi dans ce cas – qui visualise cette densité de relations) :

Hubert Guillaud librarything social reading lecture sociale réseaux A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

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Les éléments de capture du lecteur

Les cadres et les architextes : sans remplissage d’un profil, on peut difficilement espérer les utiliser, jouir de leurs fonctions. Or, ce profil est alimenté via un ensemble de « cadres vides marqués par des contraintes relationnelles » [Douehi] qui viennent encadrer la facette du lecteur, inconcevable sans une inscription dans un réseau. Ainsi le « réseau » retrouve-t-il son sens étymologique de rets, d’ouvrages maillés servant à capturer de petits animaux. De la même façon, chaque niveau d’écriture est cadré par un architexte [Souchier-Jeanneret] ou programme d’écriture (Word, WordPress, etc.) qui détermine un certain type d’écriture. L’écriture sur Libfly est appelée « Critique » et impose donc une rédaction en accord avec ces termes, autrement dit : le cadre textuel, l’outil, n’accueillent ne répondent pas seulement à une pratique : ils l’écrivent. Le lecteur bénéficie d’outils (les corps de la police) limités, qui limitent ainsi les stratégies de détournement.

Libfly social reading architexte A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

La prescription scripturale : si les commentaires sont encouragés sur les réseaux sociaux de lecteurs, ils sont loin d’être les seuls éléments de prescription scripturale. Un ensemble d’objets, souvent négligés, participent en effet d’une écriture, ceux-là même qui – a priori – ne nécessitent qu’une action paresseuse du lecteur, considérée comme moins engageante : l’évaluation, l’ajout d’un ami/d’un livre, le tagage, par exemple. L’extension de l’écriture, c’est-à-dire de l’inscription d’une donnée performative, aux signes de la participation, ou ensemble de boutons qui permettent de faire passer d’un état à un autre, est la garantie pour les réseaux sociaux numériques de lecteurs de réaliser à tous les niveaux la production de données. Aussi Goodreads m’impose-t-il (j’insiste), pour bénéficier de son algorithme de recommandation de livres, d’en évaluer au moins 20.

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La marge comme lieu de capture du lecteur et de production textuelle : ô la marge, précieux outil des humanistes, qui prirent avec la docte leçon des classiques quelque distance, marge-blanche, marche-blanche des libertés du lecteur, qui marche dans le texte selon ses envies et vient l’inscrire dans un espace à lui. La marge, aujourd’hui (en partie) : réseau-rets, capture du lecteur, qui lui donne son espace pour mieux se l’accaparer. Les discours émancipateurs du lecteur (« Ecrivez », « Lisez ») travaillent de concert avec cette marge, qui en recueillent toutes les productions. Un exemple pour s’en convaincre : le Kindle Cloud Reader d’Amazon, sur lequel on ne peut rien inscrire, alors même que l’application en HTML5 se trouve dans le navigateur et devrait donc bénéficier de son riche écosystème (les plugins) qui permettraient, sans certes passer par les outils d’Amazon, d’annoter, de surligner, de marquer. Or, le texte n’est pas manipulable mais encapsulé, devenu image rigide ; pour marquer-annoter, indispensable de passer par l’application iPad ou Kindle, qui travaille elle aussi avec le nouveau réseau-rets du Kindle, centré autour de l’annotation. Ainsi l’exploitation du paradigme indiciaire est-elle un modèle économique qui fait de la marque une donnée-utilisateur, précisément parce qu’elle révèle derrière la trace, l’épaisseur d’une existence.

Kindle Cloud Reader A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Les formes de la motivation : elles recouvrent un très large éventail, qui va de la hiérarchisation des membres à la gamification (fortement liés cependant). La hiérarchisation est en effet indispensable, sur des réseaux où le lecteur, devenu co-créateur de valeur (ou prosumer, voir l’article de V. Baudoin dans le n°88 de Communications), producteur, doit pouvoir mesurer et être récompensé à hauteur de la valeur apportée au réseau, faute de quoi il exprimerait un sentiment d’injustice (voir mon billet sur Babélio). Ainsi médailles et badges viennent qualifier un statut et un individu (le stigmate, soit la mise en visibilité de la déficience de l’un d’eux – le « loleur », par exemple, qui n’apporterait « rien » de constructif – peut aussi utilisé pour créer implicitement des hiérarchies) qui sont à la fois des marques distinctives et une langue, nécessaire à la constitution d’une communauté tribale, qui parle une langue pure que ceux-de-l’extérieur, les étrangers (ces barbares qui babillent) ne comprennent et ne parlent pas (c’est ce qui explique en partie le succès de Twitter). C’est également l’assurance de voir les membres devenir des entrepreneurs de leur propre réputation [Baudoin]. La force d’un réseau social dépend ainsi en partie d’une capacité à cristalliser ses acquis, en plus de favoriser son accrétion, à jouer sur le centre et ses périphéries et à inscrire le réseau lui-même dans un espace de liberté, alors qu’il est contraint et doit être suffisamment masqué pour servir un discours marchant [cf. Le Web collaboratif : mutations des industries de la culture et de la communication].

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Les objets de reconnaissance : comme l’a très bien vu Etienne Candel dans un article de recherche (voir mon billet sur Book Country) et dans sa thèse, les sites de médiation littéraire en appellent en permanence à des objets de reconnaissance, c’est-à-dire à un ensemble de signes que reconnaissent et interprètent immédiatemment les visiteurs qui partagent un ensemble de valeurs communes (et ainsi sur Red Lemonade, un signe icônique – le livre usé – apparaît aussitôt).

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Du dispositif participatif à la participation : l’échec des réseaux socionumériques des bibliothèques publiques se comprend alors d’autant mieux. Sur la bibliothèque numérique d’Alexandrie ou un projet de « lecture sociale » en Colombie, quelques pauvres commentaires. C’est qu’il ne suffit pas de proposer un dispositif participatif pour voir émerger la participation; encore faut-il exploiter un ensemble de paramètres qui contraignent-motivent le lecteur-scripteur, sans quoi il ne produit rien.

La bibliothèque numérique comme technologie, écriture et art de présentation de soi

Bibliothèque, statut social et mise en visibilité de soi

Méthode – Aucune étude ni données à fournir (je crois peu aux statistiques contradictoires sur nos comportements); j’utiliserai seulement la force de l’empathie imaginative, technique de connaissance qu’utilise le romancier dans son laboratoire de simulation pour pousser jusqu’à leur terme des hypothèses, avec l’intuition que les faits sociaux sont déterminées par une écriture qui circule en nous, celle-là même que découvre la dialectique du roman.

 A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Les Ruses des écrivains – Dans mon mémoire de recherche de M2 (littérature(s) française(s)), avec pour titre « Les Ruses des écrivains », j’avais fait l’hypothèse, à partir d’une inspection de plusieurs histoires (des postures, de l’enseignement, de la littérature, du statut d’auteur, de la critique littéraire, etc.), que l’auteur français (essentiellement) aménage et projette une image fantasmée de l’écrivain français (le mage, le voyant, l’artisan, le fantôme, etc.) dans un ensemble de documents, de situations et de lieux (manuscrits, repas, promenade, oeuvre, etc.) susceptibles d’être retrouvés et inspectés par les instances institutionnelles de consécration auctoriales (critiques, manuels scolaires, etc.). Parmi ces lieux et documents : la bibliothèque (et je suspectais alors tel auteur de réaménager ses étagères, avant de recevoir ses proches, conscient que la critique viendrait les interroger et ainsi faire la liste de ses influences). Plus largement, elle offre à son possesseur l’occasion de faire la démonstration de son statut social et de ses goûts supposés, autant de facettes qui doivent pouvoir assurer la cristallisation d’une identité qui se donne à voir dans une série de représentations (« il ne lit aucun de ses livres » dirait ma mère de mon père) où l’acteur s’offre à son public dans des relations complexes.

L’aménagement d’un intérieur conçu pour produire l’impression de simplicité, de dignité et de calme, contraint souvent l’auteur du projet à courir les ventes aux enchères, à marchander avec les antiquaires et à faire obstinément le tour des boutiques de la localité pour trouver le papier peint et les rideaux appropriés [Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne (I) : la présentation de soi]

Le partage de soi vers les réseaux généralistes : c’est dans un jeu entre le centre et la périphérie que s’élabore la dissémination de soi ou plutôt des facettes et des rôles qui donnent à voir une façade, notamment constituée par un décor (ou éléments scéniques) et une apparence (marques du statut social). Or, les réseaux socionumériques de lecteurs exploitent très bien cette caractéristique. Sur Babélio par exemple, les boutons Facebook, Twitter et Google + ont récemment fait leur apparition, qui permettent de faire circuler une information du réseau spécialisé vers le réseau généraliste, autrement dit : ce sont ici des outils qui donnent à l’utilisateur l’assurance que sa façade personnelle le suivra bien partout (alors même qu’elle le suit précisément partout – « elle », la façade, c’est-à-dire son statut social – dans ses jeux hors ligne). Si nous sommes de moins en moins dupes de ces actions, et que nous n’identifions pas nécessairement les goûts projetés d’un ami à ses goûts réellement observables, nous nous inscrivons pour autant dans une série de négociations, où l’acteur fait l’objet d’une inspection implicite mais pas forcément suspecte, et où l’enquêteur qui s’ignore découvre progressivement, si la représentation de l’acteur devait s’effondrer peu à peu, qu’il est désormais et a été un enquêteur et qu’il a démasqué ce qui s’apparente maintenant à un acteur.

twitter facebook babélio partage social reading lecture sociale A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

L’exploitation de soi par les réseaux spécialisés : l’intérêt pour les réseaux socionumériques de lecteurs est bien évidemment d’exploiter cette tendance à la création de facettes et au développement des rôles sociaux pour disséminer les collections en exploitant notamment les API-réseaux-rets-réticulaires de Facebook ou en s’intégrant directement dans ce réseau (comme compte le faire Kobo avec son fameux « Reading Life« ). La circulation d’une information d’un espace à un autre montre ainsi très clairement quel est le but de ces réseaux. Chez Kobo par exemple, en sélectionnant une portion de texte depuis l’application iPad je me rends très vite compte que la portion qui a circulé, de Kobo à Facebook, est bien constituée d’un paratexte (titre, auteur, etc.) qui, activé-cliqué, ne renvoie jamais à la position du fragment ainsi constitué dans le livre (comme sait par exemple bien le faire 24Symbols ou même Google) mais à la boutique Kobo en ligne…

Réseaux spécialisés de lecteurs et réseaux généralistes : si, comme le remarque Alexandre Coutant ["Des techniques de soi ambivalentes" dans Ces réseaux numériques dits sociaux, n°59 d'Hermès], l’administration de soi est en fait très limitée, contrairement à ce qu’on croit souvent, sur les réseaux socionumériques classiques, parce qu’elle s’inscrit dans une identité ICO (immédiate, contextualisée, opératoire), pris dans un flux difficile à maîtriser, le réseau spécialisé de lecture n’est pas seulement occupé par des lecteurs mais par des scripteurs, conscients (mais c’est encore une hypothèse), comme tout grand écrivain, qu’une postérité à venir dissèquera le moindre de leurs faits et gestes ou, si l’on préfère, de leur dépouille numérique, dont les indices venaient indiquer la présence.

Le lecteur pérégrin : marge-contrainte, marche-blanche et marque-blanche

Dans une chambre douce allumée de voleurs

Le réseau-rets et la marge numérique, cet espace contraint, qui ne permettrait donc pas – à l’inverse d’un espace offert – de projeter le kaleidoscope de son enfance sur les murs blancs d’une « chambre douce allumée de voleurs » [G.Schehadé, Poésies] ? Espace certes balisé, architectural, qui dit, grâce à ses outils, comment être utilisé (commentaires, pour l’instant, et basta – même si un groupe de réflexion travaille actuellement sur l’inclusion d’images/texte, comme le rappelait Hadrien Gardeur de Feedbooks au Book Camp 4). Mais le lecteur est un pérégrin, qui chemine capricieux dans l’espace de l’interface pour retrouver l’autre-lieu de la « page »-interface, qui est celui de la marge. À la marge contrainte, il oppose (appose) ainsi une marche blanche, une marche de liberté, que ses marques blanches, inexploitables économiquement, révèlent; marques-blanches ou énoncés phatiques (« je teste telle application-iPad dans ses marges ») à l’endroit même où pointe un texte, qu’il ne qualifie donc pas selon une norme attendue, et dont il détourne, libre et malicieux, l’horizon.

glose manuscrits arabes marginalia A la recherche désespérée de la lecture asociale (II) : le réseau rets ou la capture du lecteur

Déploiement marginal de la rêverie du lecteur, dans un manuscrit arabo-turc du XVI°s