Je suis donc allé braconner le numéro 59 de la revue Hermès (« Ces réseaux numériques dits sociaux ») cet aprèm dans une librairie du quartier latin. J’emmerdais déjà tout twitter avec depuis quelques jours :
Numéro important, en effet, parce qu’il refuse d’utiliser des termes sans les avoir questionnés et pose ainsi des questions pleines de bon sens (voir aussi l’indispensable InternetActu). Par exemple (Intro) : « si ces médias sont qualifiés de médias sociaux, on peut légitimement s’interroger sur ce que serait des médias a-sociaux ».
Médias sociaux, médias asociaux
Question naïve, donc : si la lecture est aujourd’hui qualifiée de sociale, qu’est-ce que la lecture asociale ? Première remarque : la lecture sociale est ainsi qualifiée quand elle s’exerce justement sur des médias dits sociaux, un média étant un moyen, une technique et un support de diffusion de l’information (Petit Robert).
Première définition
Sont donc généralement évoqués : GoodReads, Babélio, LibraryThing, aNobii, BookGlutton, etc. mis dans le même sac, catégorisation qui correspond à une définition incomplète donnée par deux chercheurs (Boyd et Ellison, 2007) et pour qui les médias sociaux permettent :
- De construire un profil public ou semi-public au sein d’un système
- De gérer d’une liste d’utilisateurs avec lesquels ils partagent un lien
- De voir et naviguer sur leur liste de liens et sur ceux établis par les autres au sein du système
Deuxième définition
Définition incomplète, lis-je et dis-je, parce qu’elle ne comprend pas les usages exercés sur ces médias, qui permettrait de dresser une typologie beaucoup plus fine et distinguerait ainsi :
- Les blogs
- Les communautés en ligne
- Les wikis
- Les sites de partage de contenus
- Les réseaux socionumériques/les sites de networking (facebook, Viadeo, etc.)
Média asocial : un oxymore; média social : un pléonasme
A partir de là, quels sont les médias asociaux ? Quels sont donc les « moyens, les techniques et les supports de diffusion de l’information » qui ne lui permettent pas d’avoir une existence sociale ? Aucun.
J’imagine, par exemple, un blog totalement fermé, sans possibilité de commenter, sans même signes activables (bouton twitter) pour diffuser, partager l’information. Média asocial ?
- De façon synchrone et immédiate, peut-être : l’information n’est pas partagée directement..
- De façon asynchrone et hors ligne/en ligne, certainement pas : il me suffit de trouver n’importe qui, sur internet ou chez moi, pour en parler et faire circuler ainsi l’information publiée.
Tout média a un support technique qui porte une information et la fait circuler. Média « asocial » est donc un oxymore et « média social » un pléonasme. Une feuille de papier est un support médiatique social : elle fait circuler l’information, de façon synchrone ou asynchrone, et lui donne ainsi une existence sociale.
La confusion vient sans doute de l’assimilation du « social » à la synchronicité, c’est-à-dire à un dispositif technique qui permet un échange en temps réel entre des individus. Or, ce dispositif (Facebook) met clairement l’accent sur son fonctionnement, c’est-à-dire la relation entre ces mêmes individus.
Ce que nous appelons donc « média social » est un « réseau », soit une mise en dépendance-relation d’éléments. On accole l’adjectif « social » pour caractériser ces éléments et ainsi évoquer leur spécialité. Le pléonasme (car là aussi, je ne connais pas de réseaux qui ne soient pas, directement ou indirectement, sociaux) traduit une tentative pour dire que ces réseaux (Facebook) ont fait de leur socialisation une spécialité.
Autrement dit : ils pratiquent un métadiscours en ligne, un discours sur eux-mêmes, se mettent en scène comme des réseaux, le font savoir, disent : « Je suis un réseau dont la spécialité est de mettre en lien des gens et de les désigner comme objet de fonctionnement même si je propose images, liens, vidéos » d’où les célèbres notifications (telle personne vous a ajouté comme ami, telle personne a commenté tel commentaire que vous avez fait, etc.)
Se distinguent ainsi les activités en ligne conduites par l’amitié (réseaux sociaux numériques, type Facebook) des pratiques organisées autour de centres d’intérêts précis (Hermès 59, p. 12) comme Flickr.
Lecture sociale, asociale et solitaire
Si je voulais dresser une cartographie de la « lecture sociale », je serais embêté. Je ne connais en effet pas un seul réseau en ligne où la lecture ne s’exercerait pas (on lit sur youtube, on lit sur facebook, etc.).
Lecture, livre, dispositif
Pour restreindre le domaine, ce qui est généralement entendu par « lecture sociale » est donc :
- Le livre
- Un dispositif de regard sur la lecture et les livres
Autrement dit : un réseau numérique de « lecture sociale » est un réseau qui désigne comme objet de discussion les livres et la lecture mais le fait en plus savoir, le met en scène et se produit autour de ces objets. C’est, là encore, un métaréseau en ligne dont les dominantes sont le livre et la lecture.
Goodreads, Librarything et compagnie ne sont donc pas plus ou moins sociaux qu’une feuille de papier : ils ont juste plus tendance à le dire, à le signifier, à mettre en scène leur socialisation, à se décrire comme tel.
Lecture (a)sociale
Toute lecture est donc sociale. Pourquoi continuons-nous alors à parler de « lecture sociale », que désignons-nous par « la lecture asociale » (et des gens comme Bob Stein le font, qui distinguent pourtant les échanges asynchrones/ synchrones) ? La lecture solitaire, au sens classique, c’est-à-dire inadaptée à la vie sociale.
Trois raisons président, je crois, à ce statut :
- Définitoire : la lecture solitaire ne favorise(rait) pas d’échange (direct), contrairement aux réseaux sociaux numériques. Or, nous assimilons volontiers tout échange synchrone, directement observable et auquel on assiste, à une pratique sociale. A l’inverse, tout échange indirect est considéré comme désocialisé. Le modèle de la vie en société, c’est celui de la synchronicité. La lecture solitaire, même si elle est éminemment sociale, même si elle s’inscrit dans un champ d’interactions (me sachant observé en train de lire, je lis tel type de livre et le montre; je parle, après coup, d’une lecture que j’ai faite dans la plus parfaite solitude inaugurale) n’en fait (abusivement) pas partie.
- Historique : la lecture solitaire apparaît tardivement (X°s), et les cas de « lecteurs solitaires »‘ sont suffisamment rares avant pour qu’on ait eu besoin de les consigner (Saint-Augustin sur Saint-Ambroise). C’est que l’homme qui s’isole nie l’interaction : il refuse d’être évalué, dans l’interaction, à partir de normes admises socialement. Par conséquent, il est asocial, inapte à la vie en communauté, marginal et donc à marginaliser. La lecture silencieuse, qui rend socialement illisible la pratique du lecteur, impossible à vérifier, est ainsi assimilée à une lecture solitaire, incontrôlable, intériorisée, alors même que la lecture orale peut elle-même être sans interaction directe (l’acteur qui répète son texte dans la solitude de sa chambre). C’est que, là aussi, celui qui lit à haute voix pratique un discours sur ce qu’il fait : il se désigne lisant. Nous sommes les héritiers directes (pauvres nous) de cette chaîne d’assimilation.
- Technologique : l’apparition d’une technologie est toujours accompagnée d’un discours sur son adoption. La technologie recouvrirait ainsi de son beau vernis brillant des pratiques archaïques et poussiéreuses (voir « La lecture sociale : entre technophiles-Theuth et technophobes-Thamous » et « 7 prédictions hilarantes sur le livre » parce qu’il faut quand même bien rire de tout ça ;-)
Instrumentalisation et discours sur la lecture
Glissement : la lecture solitaire désociabilise. Se sociabiliser, c’est en effet mettre au jour ses interactions, c’est montrer ce qu’on lit, c’est faire de soi un honnête homme, insoupçonnable. Bien lire, c’est lire avec les autres, peu importe l’objet de lecture, l’entreprise visée et la qualité des lecteurs en jeu dans la lecture.
De là, l’idée que l’hyper-sociabilisation (sa mise en scène, en fait) fournira un rempart à la « crise de la lecture » observée, discours répété jusqu’à l’écoeurement depuis les années 60 par des idéologues qui limitent la lecture au littéraire, à la littérature et refusent aujourd’hui de voir dans le simple sms lu un acte de lecture.
Les réseaux numériques de lecture (Babélio, Goodreads, BookGlutton, etc.) ont eu l’habileté d’exploiter ces discours ambiants, qui circulent sans résistance dans nos inconscients, en proposant une prescription de l’action collective extrêmement développée et codifiée dont il reste à mettre au jour les dispositifs.





Je pense qu’il y a une marge, pour ne pas dire une faille, entre la théorie et la pratique. Si l’on écarte le message à fonction phatique rédigé sur la plupart des groupes francophones qui se sont constitués sur Goodreads, par exemple, il ne reste presque rien sur le plan de l’échange « socialisant », dans le sens où une réelle discussion serait engagée apportant par là un certain enrichissement aux participants et l’occasion de construire des liens utiles. Je ne vois pas en quoi ces médias peuvent constituer un rempart contre quoi que ce soit. Je pense qu’ils ne font que procurer une illusion de plus, en renforçant, pour les tenants du progrès technique, le déni de la crise actuelle cause du malaise grandissant de la civilisation européenne. Mais bon, si vous arrivez à déchiffrer les « discours ambiants, qui circulent sans résistance dans nos inconscients [sic]« … nous seront sauvés :)
- Je suis d’accord avec vous, à une nuance près : les échanges phatiques sont en effet abondants (quoiqu’une étude quantitative serait bienvenue, pour préciser les choses) mais les discours méta-techniques le sont encore plus. Sur Babélio, par exemple (son co-fondateur vous soutiendra le contraire ;-), les membres passent leur temps à décrire le dispositif et à proposer de l’améliorer (vote, visibilité des critiques, hiérarchisation, etc.). Pourquoi ? Parce qu’ils ont contribué à alimenter le site et que leur capital social dépend de sa viabilité. L’améliorer, c’est s’assurer d’une double pérennité : de celle du site, de celle des membres.
- Ces médias n’ont pas à constituer un rempart contre quoi que ce soit : ils ont juste à nous le faire croire, et ils y arrivent très bien. ;)
- Je compte bien essayer de déchiffrer ces discours ambiants. En fait, ils sont historiquement datables, « suffit » juste de les confronter à leur naissance (« Discours sur la lecture (1880-2000) », Anne-Marie Chartier).
Il reste beaucoup à faire mais pour l’instant, je vais me coucher ! ;)
Et merci pour votre commentaire !
Marc
On met beaucoup de choses dans le même sac des médias sociaux, effectivement. http://www.internetactu.net/2011/04/28/comprendre-facebook-23-facebook-technologie-relationnelle/ et http://www.internetactu.net/2011/04/29/comment-etudier-linternet-quand-linternet-est-partout/ (je n’ai pourtant pas lu le numéro d’Hermès).
Je ne vois pas trop pourquoi le social serait forcément synchrone ?
Pour moi, l’a-social (mais c’est un terme qui ne me parle pas vraiment) n’existe pas vraiment. Même la lecture solitaire a pour but d’accumuler des connaissances qui ont une valeur avant tout sociale. Il me semble que la lecture sociale repose surtout sur quand les dispositifs sociaux deviennent prépondérant, voir quand ils deviennent l’architecture même des échanges…
On est d’accord sur chaque point ! et merci pour le second lien (en effet, très proche des conclusions d’Hermès), j’avais zotérorisé le premier ;)
Dans la partie 2, j’essaierai de m’appuyer sur la « médiologie » pour montrer comment ces dispositifs assurent à la lecture-écriture son existence sociale, la transmettent et la médiatisent.