GoodReads Livre social 300x300 Conflits entre lecteurs et auteurs : laffaire GoodReadsNi l’auteur ni le lecteur ne sont morts car aucun des deux n’existe. Mais ce sont des catégories bien commodes que l’on peut convoquer – au moins un temps – pour s’assurer de partir sur une base à peu près commune (avant de la faire sauter, donc).

« L’affaire GoodReads » – comme l’appellerait sans doute un journaliste – illustre bien cette petite entrée en matière. « Auteur » et « lecteur » se sont en effet retrouvés sur ce réseau « social » (voir la série « À la recherche de la lecture (a)sociale« ) pour mener une bataille dont la cause était bien la reconnaissance du statut de chacun.

Ce sont des flux RSS qui m’ont d’abord alerté : la mention « GoodReads » y apparaissait en effet trop fréquemment et dans des espaces inhabituels (ce type de mot-clé émerge le plus souvent dans les forums où tel individu conseille tel site pour découvrir/catégoriser des livres). J’ai ainsi rapidement repéré une série d’articles qui provenaient du Huffington Post.

Des "bandes" organisées

Le premier d’entre eux, publié le 20 juillet et intitulé « Why It’s Time To Stop the GoodReads Bullies », rassemble un certain nombre d’éléments de compréhension (on pourra le compléter par cet autre billet qui résume très bien la situation) qui ont fait l’objet de critiques (on s’est par exemple demandé comment le Huffington Post pouvait donner du crédit à une si ridicule affaire; l’un de ses responsables a ainsi dû s’en expliquer).

Depuis quelque temps, visiblement, un mouvement « underground » a émergé sur GoodReads (que le billet du Huffington Post était donc chargé de rendre public comme on l’apprend ici) : des utilisateurs du réseau (les « lecteurs »), réunis en bandes (très) organisées (ils auraient des « listes noires » d’individus à faire sauter), construisent et défont la réputation d’autres utilisateurs (les « auteurs ») en produisant massivement de mauvaises critiques de leurs livres ou de mauvaises évaluations avec une mauvaise foi peu commune (certains livres, qui n’ont même pas été publiés, reçoivent des évaluations négatives…).

Cette affaire a pris une telle proportion (on parle quand même de « climat de terreur », d’intimidations – appels anonymes, messages sur Twitterd’inhumanité, etc. la liste est longue) qu’un site a été lancé pour l’occasion (Stop the GR bullies, sorte de compilations de preuves et corpus merveilleux pour un chercheur ;-) où les témoignages anonymes se multiplient qui dénoncent cette situation à laquelle GoodReads (assimilé à un policier sans arme, à l’inverse d’un Babelio, beaucoup plus réactif) ne semble apporter aucune solution, alors même que le site savait très bien jusque-là exploiter la parole souterraine.

Légitimité et autorité

La lecture des commentaires de ce premier billet pose les grands termes du débat, que l’on verra chaque fois reposés implicitement dans d’autres billets et d’autres cascades de commentaires (le choix de chacun de ces espaces de parole détermine par ailleurs des stratégies diverses : le blogueur aura tendance, par exemple, à synthétiser le débat pour tenter de le dépasser, à s’offrir un espace d’expression stable qu’il peut contrôler – sans s’interdire, ensuite, de poster des commentaires dans d’autres billets – ou à chercher à s’assurer qu’il sera bien cité – c’est-à-dire distingué dans le conflit des autres commentaires – en produisant un commentaire doté d’une url).

Les avis se partagent ainsi entre ceux qui déplorent cette situation et qui assimilent volontiers la massification des mauvaises critiques à une opération menée par des « gangs » et ceux qui plaident au contraire pour la reconnaissance de leurs critiques. Dans les deux cas, c’est la légitimité qui est posée (qu’est-ce qu’un « amateur » est autorisé à dire du travail d’un « professionnel » ? Quel niveau/degré/genre de critique un auteur peut-il raisonnablement supporter ?), bref, ce sont les conditions mêmes d’une critique littéraire participative en ligne qui sont interrogées et, plus fondamentalement et structurellement, la nature même de la critique et ses conditions d’exercice, périodiquement questionnées (faut-il être un « écrivain parfaitement instruit » pour s’y abandonner comme le préconisait Balzac; « être passionné, partial, politique » comme le voulait Baudelaire; « être artiste » comme Flaubert : se placer, par conséquent, plutôt du côté de la critique d’humeur ou de la critique universitaire/positiviste ? Ces possibilités conditionnent bien les conflits observés que synthétise cette expression commune : « On peut donner son avis mais encore faut-il être constructif » comme si la critique devait en permanence produire sa légitimité et se justifier)

GoodReads Bullies1 Conflits entre lecteurs et auteurs : laffaire GoodReads

Ainsi, pour les uns, si un auteur doit accepter la critique (« c’est le jeu »), il ne peut cependant pas tout accepter, et notamment que sa vie privée soit étalée sur la place publique (c’est par exemple le point de vue de « Jnthibeault ». Et « Kara Malinczak » de lui répondre : « Par contre, il est tout à fait normal de qualifier un utilisateur d’ivrogne ou de mère indigne ! Quelle hypocrisie… »). On est bien, d’un côté comme de l’autre, dans une réflexion sur les statuts : peu importe les termes du débat (qui ont très vite été oubliés), chacun cherche en fait à être reconnu.

Le trolling

Et c’est sans doute la caractéristique principale du « trolling » : un énoncé extrêmement vague (jamais aucun auteur ni aucun « intimidateur » n’est cité : on semble partir d’une base commune que tout le monde partagerait et qui, sous l’apparence d’une clarté excluante, n’est qu’une série d’allusions qui déplacent sans cesse les termes premiers) suffisamment vide et plein pour que chacun puisse s’y déposer.

Ces cascades de réponses donnent ainsi parfois l’impression d’avoir été initiées sans raisons directes, prêtes à se déverser à tout moment, comme si elles avaient toujours été là, potentiellement disponibles et peut-être parce qu’elles convoquent un historique et un imaginaire plus ancien que chacun cherche à réanimer pour se voir réparé (l’injustice de la hiérarchie, de l’autorité, etc.).

C’est peut-être ce qui explique que toute controverse sur le web semble tourner inévitablement au rappel des valeurs humaines et aux conditions du bien vivre ensemble, au rappel de la loi (la charte de GoodReads) à partir de laquelle les déviants vont pouvoir être « objectivement » repérés (ceux qui l’invoquent – la loi – ne parlent en effet jamais d’un individu qui l’aurait mise en place mais bien d’une autorité sans visage – « GoodReads » – d’autant plus légitime qu’on ne peut pas lui réclamer des comptes), isolés, dénoncés et publiquement « punis » (une « police » a donc fini par se mettre en place, un peu comme un village délaissé, à bout, où les habitants s’organiseraient pour se défendre, avec les risques – ce ne sont pas des professionnels du droit et de l’ordre, malgré les avatars choisis – que cela comporte) :

Bullies dénonciation Conflits entre lecteurs et auteurs : laffaire GoodReads

Bullies GoodReads Conflits entre lecteurs et auteurs : laffaire GoodReads

Le problème structurel de GoodReads

Mais le troll a une vertu : en mettant le bâton dans la roue, il oblige en effet à s’interroger sur l’objet qu’elle faisait jusque-là mécaniquement tourner. Le voilà désormais immobile, gisant, et, par conséquent, enfin observable. Ainsi ce billet mentionne-t-il la tension principale à l’oeuvre sur GoodReads (les auteurs veulent vendre des livres; les lecteurs veulent trouver de bons livres) responsable des dysfonctionnements observés.

On apprend par exemple que les auteurs peuvent tout à fait valoriser leurs propres livres en soumettant une critique favorable, produite sous un pseudonyme (l’authentification par IP n’est pas de mise; Babelio y réfléchit cependant si je me souviens bien, suite à des problèmes similaires identifiés); ou qu’ils ont la possibilité de créer des pages personnelles sur GoodReads, à l’inverse des lecteurs; ou qu’il est parfois difficile de distinguer les groupes de lecteurs des groupes d’auteurs créés par eux-mêmes sur eux-mêmes. Pour résumer : GoodReads manque de cohérence, valorise un discours sur le « lecteur » (le « partage » des lectures) mais semble avant tout proposer des outils de promotion aux « auteurs » (qui ne seraient d’ailleurs pas si efficaces : les métriques adoptées – le clic – ne permettrait pas de connaître l’impact réel d’une campagne sur les ventes et la perception des lecteurs).

Ces problèmes structuraux révèlent en fait un paradoxe, celui de l’idéologie propre au web (dit) 2.0 (voir la série À la recherche de la lecture (a)sociale) : car les « lecteurs » sont en effet bien des « auteurs » (voir E. Candel : « Pratiques des sites, usages des réseaux« ) ou plutôt tout est fait pour qu’ils soient reconnus comme les garants de leurs productions textuelles (c’est la définition classique d’un auteur), poussés qu’ils sont à les défendre, au point qu’ils peuvent légitimement se percevoir comme des manipulateurs du para-texte de première importance, sans lesquels « l’auteur » (ici : celui qui manipule le texte premier, à partir duquel tous les autres – critiques, avis, photos, etc. – vont être produits; parfois, cependant, et notamment dans le cas de cette affaire – c’est ce qui produit des incohérences et des preuves de « mauvaise foi » – le para-texte est produit avant même la lecture du texte « premier ») ne pourrait pas gagner pleinement en légitimité. La cause première de « l’affaire », c’est donc bien cette tension textuelle, soit le combat pour la reconnaissance d’un ensemble de productions qui participent bien du texte, de sa lisibilité, de son interprétation, de sa légitimation, de sa promotion et qui ne sont plus seulement son autour (le « para ») mais ce texte même.

Les utilisateurs de GoodReads ont donc découvert à leurs dépens la logique interne au web (dit) 2.0, bien décrite par Bouquillon et Matthews : le « faire produire », le discours d’affranchissement partout promu (« Ecrivez », « Devenez des auteurs », etc.), la reconnaissance (en apparence) de l’écrit dans toute sa diversité (critiques, évaluations, etc.) bref, l’implosion apparente des catégories habituelles (le « lecteur », l’ »auteur », le « texte » premier comme seul texte valide, etc.); mais c’est pour mieux constater, avec amertume, que la pyramide n’a jamais vraiment été inversée et que la logique économique du site ne repose que sur sur cette illusion.