L’une des promesses de la « lecture sociale » est l’accès direct aux auteurs, qu’il passe par les marges (et c’est Copia, SubText ou Inkling qui invitent lecteurs, auteurs et professeurs à engager leur autorité dans cet espace) ou des services externalisés, dont le dernier né est @author d’Amazon. En bêta depuis fin août, il permet à des auteurs de répondre aux questions posées par des lecteurs depuis leur Kindle (par différentes méthodes décrites) ou depuis la page web de chaque auteur, alors que le réseau d’annotations et de passages soulignés d’Amazon ne favorise pas cette forme d’échange (monstration des lectures avant tout).
Or, pour l’instant, 12 auteurs participent à l’opération, qui ont répondu, d’après mes savants calculs, à une centaine de questions…Autant dire que le service, comme le remarque GeekWire, n’attire pas vraiment les foules (alors même que les auteurs sont des best-sellers et que le Kindle compte des millions de lecteurs…).
« Je vois le potentiel [du service] mais je ne pense pas que nous autres – lecteurs et auteurs – avons saisi comment l’exploiter » (Scott Nicholson)
Plusieurs raisons à cela :
- Amazon ne lui apporte aucun soutien : le compte twitter du service est inactif depuis le 31 août, soit depuis son lancement ! Or, on ne passe pas si facilement d’un dispositif participatif à la participation, même quand on est un si gros acteur…Encore faut-il y mettre les moyens (Babelio a ainsi embauché un community manager, me confiait Pierre Frémaux, bien que ce soit une structurale « artisanale »).
- Les fondateurs de ces outils ont sans doute tendance à fantasmer les désirs des « lecteurs », dont on identifie mal le statut, les besoins voire le genre de livres susceptibles de favoriser ce type d’échange compte tenu des publics auxquels ils s’adressent/on voudrait s’adresser/qui les étudient, etc. (on peut avoir deux lecteurs différents pour un même livre donc des stratégies de motivation différentes).
- Todd Bishop de GeekWire pense que les lecteurs sont « intimidés » à l’idée de s’adresser directement aux auteurs et qu’il y a une sorte de « barrière psychologique ». On peut en effet faire l’hypothèse que le Kindle véhicule un certain nombre de valeurs, de discours et d’images hérités de la culture papier, qui en appellent aux Grands Auteurs (la plume, la machine à écrire, Mark Twain) et la Haute littérature. S’il est sans doute abusé de voir de la « timidité » chez le lecteur, on peut cependant estimer que les outils proposés par Amazon ne favorisent pas l’écriture (notamment le clavier virtuel de son dernier Kindle) : les imaginaires du livre convoqués s’adressent en effet moins aux lecteurs qu’aux auteurs (et ce n’est donc pas un hasard s’ils ont systématiquement répondu aux questions qui leur étaient posées).
Interrogé hier, Amazon a répondu qu’il était en train d’améliorer le service afin d’amener les auteurs et les « clients » (sic) à participer davantage. Pour cela, l’entreprise devra aider ses lecteurs et ses auteurs à comprendre comment l’utiliser. Scott Nicholson, qui participe à l’opération, plutôt enthousiaste lors de son lancement, y a d’abord vu l’occasion de construire une communauté autour d’un livre :
Mais aujourd’hui, il s’interroge (« Je vois le potentiel [du service] mais je ne pense pas que nous autres – lecteurs et auteurs – avons saisi comment l’exploiter ») et on le sent un peu dubitatif :
Au final, j’ai donc surtout l’impression qu’Amazon n’a cherché jusque-là qu’à alimenter ses fiches produits, au détriment de l’expérience de ses lecteurs, ici réduits à n’être que des consommateurs.
Or, le service a en effet du « potentiel » comme le remarquait Scott Nicholson. Les questions posées par les lecteurs de Timothy Ferriss, par exemple, sans doute parce que son livre – scientifique – les appelait, témoignent d’un désir de suivi personnalisé de leur part (qu’il s’agisse de recommandation d’un autre livre/DVD sur le même thème « pour aller plus loin » ou carrément d’un conseil santé !).
Ce sont des informations importantes à prendre en compte. Si le service ne prend actuellement pas c’est sans doute parce que les motivations des lecteurs (pour chaque livre) ont été mal identifiées et qu’Amazon lénifie par conséquent leurs statuts et leurs aspirations par un même cadrage, un même discours, une même représentation. Autrement dit : l’entreprise aurait intérêt à commencer à penser le « livre » au pluriel.





