Il existe d’innombrables clubs de lecture sur Internet (sans doute des millions), autonomes, placés sous l’égide d’une structure mère (maisons d’édition, constructeur, distributeur, star) ou intégrés dans des réseaux plus vastes (GoodReads, Babelio, etc.) avec des ambitions parfois très différentes (propager une idéologie, animer le catalogue d’éditeurs partenaires, etc.).
La littérature scientifique consacrée aux clubs de lecture « classiques » ou aux sociabilités livresques est également importante (voir ma Dropbox). Historique ou contemporaine, ces études montrent toutes que nous ne lisons jamais seul, même dans la solitude d’une chambre, et que nous convoquons toujours des fantômes, des interlocuteurs potentiels à qui nous dédions notre lecture et avec lesquels nous lisons, que ce soit avec une grille ou des gestes de lecture (thèse bien connue de Stanley Fish sur les communautés d’interprétation). Je résumais ainsi rapidement ces travaux il y a quelques mois dans un billet oublié dans mes brouillons :
Sociologie des clubs de lecture en ligne
Depuis, d’autres articles et livres ont été publiés. « Reading Communities : From Salons to Cyberspace« , par exemple (compte-rendu prévu pour Inaglobal), présente des contributions historiques et contemporaines. Parmi elles : « Cultural Authority and Intermediaries in a Virtual Young Adult Book Club » confirme des résultats déjà obtenus par d’anciennes études :
1. Les clubs de lecture permettent l’acquisition d’un capital culturel et matériel.
2. Cette acquisition se fait essentiellement par l’intermédiaire de membres influents à qui une autorité est donnée et qui déterminent, à partir de listes de lecture, ce qui est digne d’être lu ou non.
3. Certains lecteurs sont plus à l’aise lorsqu’ils n’ont pas à affronter l’interaction (le face à face).
4. Si bien que la diversité sociale est beaucoup plus importante dans ce type de groupes (sur Internet).
5. Ils ont tendance à mimer l’interaction (le face à face) dans leurs échanges, pour retrouver une norme qu’ils connaissent (ce qui se traduit, par exemple, par des formules de politesse et des salutations).
6. La plupart participe peu aux activités du groupe (voter pour un livre); ils suivent les leaders d’opinions qui bénéficient d’un statut particulier.
7. Ces leaders possèdent tous les mêmes caractéristiques : ils sont experts dans leur domaine; ont une influence sur les plus jeunes membres; ont travaillé ou travaillent dans les mondes du livre.
8. La plupart des prix littéraires sont des livres repérés bien en amont par les clubs de lecture.
9. Ces clubs fournissent des conseils d’écriture aux auteurs en devenir.
10. Les membres se trouvent en permanence à négocier leurs normes culturelles et leurs grilles d’interprétation compte tenu de celles du club.
Conclusion : ces espaces permettent à la fois de construire la culture d’un jeune adulte et de lui donner les moyens de résister à cette pression normative en créant sa propre identité culturelle.
Un club de lecture mondial sur Twitter : #1b1t
Qu’en est-il des « réseaux socionumériques » ? Là encore, les initiatives ne manquent pas (voir par exemple FrankBooks sur Facebook, #lecturedusoir/Vendredi Lecture/ Le Club de lecture sur Twitter) mais je n’avais pas encore lu d’études scientifiques sur le sujet. Or, un article ambitieux vient d’être publié dans le numéro 2 de « Studies in Book Culture ». Ses auteurs ont en effet analysé 14 000 tweets produits sous le hastag #1b1t (entre le 24 mars 2010 et le 30 avril 2011) qui désigne un club de lecture mondial sur Twitter (devenu depuis mai 2011 book140 et géré par The Atlantic).
> Une vision utopiste
Ce club est d’abord né d’une vision utopiste (l’imaginaire d’Internet en est plein, souvent héritée de la science-fiction et de l’idéologie néolibérale; historiquement, les clubs de lecture sont cependant imprégnés de l’idéal démocratique), semblable dans ses ambitions humanistes à ce projet brésilien, ici portée par Jeff Howe, journaliste chez Wired et connu pour avoir inventé le mot « Crowdsourcing ». Howe s’est ainsi demandé comment créer un espace où des milliers de personnes pourraient lire en même temps le même livre avec l’espoir, là aussi idéalisé, de construire une société plus soudée grâce à la diffusion culturelle. Il fallait donc d’abord choisir un livre. Le service Reddit permit d’élire American Gods de Neil Gaiman tandis que Wired.com et Crowdsourcing fournirent des explications sur le processus – compliqué et polémique – de sélection (Howe voulait un bouquin disponible dans toutes les langues et accessible facilement mais les lecteurs choisirent plutôt Fahrenheit 451 et 1984; certains d’entre eux se montrèrent par ailleurs méfiants vis-à-vis de la récupération commerciale qui pourrait être faite, par des éditeurs, de leurs productions). Il fallait ensuite trouver le moyen d’en parler mondialement; Twitter s’imposa vite comme l’outil idéal.
> Méthodologie
Un calendrier fut établi par Howe et ses équipes afin de donner un rythme commun à tous les participants et ainsi éviter le « spoil ». Les deux premières semaines (sur 8 semaines de lecture), par exemple, 6 chapitres sur 20 devaient être lus (du 2 au 14 mai) et les lecteurs avaient donc pour consigne de ne mentionner que ceux-là durant cette période sur twitter. Les tweets ainsi réalisés furent collectés par les chercheurs grâce à TweetBackup et analysés avec Netlytic, un outil d’analyse automatique des communautés (dites) en ligne.
> Résultats
L’écriture et la technique
Ce que révèlent d’abord les auteurs, c’est que les hommes sont plus représentés, contrairement aux clubs traditionnels. Twitter n’est donc pas qu’un espace de communication qui se contenterait d’enregistrer des échanges : il mobilise un imaginaire qui appelle un certain type d’utilisateurs (imaginaire technophile j’imagine; mais l’hypothèse sexiste mériterait d’être vérifiée).
Ensuite, l’extraction des termes les plus utilisés montre que l’auteur du livre (@neilhimself) et de l’opération (J. Howe, @crowdsourcing) sont souvent interpelés et que les lecteurs se réfèrent très souvent à leur pratique (« reading », « read ») :
Une analyse plus précise de quelques tweets apportent des éléments de compréhension. En fait, les participants utilisent en partie le dispositif pour décrire le cadre dans lequel a lieu l’expérimentation. Autrement dit : ils pratiquent un métadiscours, commentent ce qu’ils font (en plus de produire des interprétations souvent pertinentes du livre lu). Ce qui les conduit à développer une certaine ironie :
Les paramètres du succès d’un club de lecture
Peut-on parler de « conversation » ? Les participants restent-ils connectés mais seuls ou s’engagent-il réellement dans des échanges, tel que Howe le souhaitait ? Les résultats obtenus (nombre de « @ ») révèlent que 68 % des tweets contiennent une adresse à un autre membre (c’est 3 à 5 fois plus que sur Twitter en général). Mais ces membres s’adressent-ils à d’autres membres extérieurs à l’opération ou à d’autres participants ? Là encore, les chercheurs montrent que la plupart des échanges se font entre deux grands groupes, ceux qui suivent J. Howe (@crowdsourcing) et ceux qui suivent l’auteur du livre. Une telle réussite peut donc être obtenue en jouant sur plusieurs paramètres : la présence de l’auteur et une forte poussée médiatique (Wire, Crowdsourcing). Ces deux niveaux doivent ainsi permettre de créer une « communauté », soit des membres abonnés aux comptes de l’auteur et de J. Howe et à partir desquels s’observent une plus forte densité (nombre de connexions, liens faibles) et réciprocité (connexions mutuelles, liens forts) dans les échanges. Une communauté et sa longévité se mesurent à l’aune de ces deux paramètres.
Ainsi, les clubs en ligne (sur Twitter, du moins) possèdent grosso-modo les mêmes caractéristiques (sociologiques, du moins) que les clubs traditionnels (besoin de leaders, choix politisé d’un livre, échanges directs, etc.) à ceci près qu’ils permettent une dynamique plus importante, et sans doute un capital social jugé meilleur, comme l’auteur du livre commenté valide le participant dans sa lecture. Autre élément important : parler des livres, notamment sur Twitter, exige des compétences d’écriture et de lecture (si 4800 participants ont en effet posté au moins un tweet, beaucoup d’autres, semble-t-il, n’ont fait qu’observer – ce qui est cependant invérifiable).
Vers des enquêtes plus fines
Pour obtenir des résultats encore plus fins (l’analyse automatisée a des limites évidentes), une étude plus vaste devra cependant être menée, qui prendra en compte tous les lieux où l’expérience a été publicisée (blog, Facebook, etc.), de manière à distinguer des effets de transactions ou d’autres positionnements intellectuels selon les espaces d’énonciation. Sans doute ces enquêtes devront également être complétées par une analyse ethnosémiologique, qui montrera comment ce qui a été inscrit l’a été (par exemple, les lecteurs ont-ils produit leurs tweets en convoquant une mémoire de leur lecture, se sont-ils inscrits dans des batailles avec d’autres lecteurs en s’appuyant, à l’inverse, sur le livre ouvert devant eux ? etc.). Mais ce que prouve déjà cette étude, contrairement à toutes les thèses pessimistes, c’est que, d’une part, la recherche sur la lecture a de beaux jours devant elle et que, d’autre part, nous n’avons sans doute jamais autant parlé de nos livres. Encore faut-il prendre la peine de déplacer le regard vers des espaces que nos yeux aveugles nous empêchent encore de voir.




