Cette série de billets aurait dû figurer à la suite de « L’odeur du livre (I) » (sans suite, donc; comme souvent chez moi ;-). J’avais en effet envisagé un programme clair : exhiber les entrailles du livre (dit) numérique pour écarter les craintes qu’il mobilise derrière lesquelles (prenons-les au sérieux, parfois !) on devine des problèmes de manipulation, de mémorisation, de digestion.

Cette série, donc, pour montrer, contrairement à ce que semblait affirmer Grafton dernièrement, qu’ils (ces problèmes) suscitent des propositions, des innovations, des créations, des résolutions. Encore imparfaites, certes, mais l’histoire des technologies de repérage/d’accès/de manipulation est très longue. On demande sans doute trop vite aux acteurs du numérique de faire rapidement et n’importe comment leur mue, quand ces innovations techniques impliquent aussi des transformations culturelles, sociales, intellectuelles avec lesquelles ils doivent bien négocier et qui peuvent prendre, par conséquent, du temps.

Vocabulaire

> Technologie

Je parlerai essentiellement des technologies pensées pour les livres. Les livres, ici (comme je l’entends donc), c’est ce qui se désigne comme tel, à la fois dans les discours et dans les signes iconiques.

« Technologies » est entendu au sens large, donné par les grecs : ruses et outils grâce auxquels « cet animal unique [l'homme] peut changer sa condition et échapper, pour le meilleur et pour le pire, aux lois communes des espèces » (« Technologie » de François de Gandt dans Le Savoir grec, p. 537-549). Ce qui explique que j’engloberai à la fois les techniques (tables des matières, index, carnets, etc.), les pratiques et les discours sur ces techniques, précisément parce qu’elles sont nées d’eux (« trop d’informations aujourd’hui ») et qu’elles en produisent à leur tour. Faire l’économie de leur relation est donc impossible.

> Texte, manipulation, information

« Manipulations textuelles » peut être en partie entendu comme une « gestion de l’information » mais dans un sens plus large (c’est le texte, mais aussi le paratexte, les commentaires, etc.).  L’information et sa gestion comprennent en effet 4 opérations (stocker, sélectionner, organiser, synthétiser) à partir desquelles peuvent être éventuellement tirés des profits (donnée et connaissance) selon Ann Blair (voir bibliographie en bas).

Ces opérations sont bien les manipulations qui seront ici décrites. Mais le terme « gestion » ne rend pas suffisamment justice à l’outil principal qui autorise toutes ces actions : la main (je reviendrai dessus au terme du bilan : « la main de la lecture »). « Texte », par ailleurs, permet d’englober un ensemble d’écrits d’écran qui relèvent de registres (images, photos, etc.) et de domaines (éducatif, scolaire, fictionnel, etc.) plus variés.

Too Much To Know Livre numérique et manipulations textuelles (I) : introduction

Les manipulateurs du texte

Ces opérations se réfèrent donc à un avant (conception), un pendant (manipulation), un après (mémorisation, digestion). Elles permettent de repenser les statuts du lecteur, de l’auteur et de tous les opérateurs du texte (typographes, éditeurs, etc.), pour peu qu’on les considère en situation, anthropologiquement.

Ces statuts et ces catégories éclatent ainsi rapidement pour laisser apparaître des « manipulateurs du texte » qui n’interviennent pas au même moment ni de la même façon. Leurs productions, à partir du texte et grâce aux technologies décrites, devront là aussi être prises en compte : elles agissent sur le texte pour en fabriquer un autre, découpé, compilé ou prêt à circuler selon de nouvelles modalités, parfois réintégré-greffé au texte initial. J’aborderai donc, aussi, les initiatives menées sur les réseaux (dits) sociaux à partir d’un premier foyer (le livre) ou menées autour de lui (tag, liste, etc.).

Une nouvelle relation au monde

> Ce petit détail : l’imprimerie

On comprend donc mieux pourquoi certains historiens des pratiques textuelles ont pu prendre des positions extrêmes, au point d’affirmer que l’imprimerie n’avait constitué qu’un petit détail dans l’histoire du livre. Exagérées, bien évidemment, même si le découpage textuel (chapitre, intertitre, paragraphe, etc.) et les technologies de repérage/d’accès à ces petites formes (table des matières, index, espace, blanc, intertitres, catalogue, etc.) ont constitué une révolution beaucoup plus profonde que la mécanisation permise par l’imprimerie.

> Manipulations et découpage

C’est en effet grâce à elles qu’une nouvelle relation aux livres, aux textes, à la culture voire au monde put s’établir. Les expérimentations sur le corps de la page (table des matières, index, couleur, etc.) permirent ainsi de passer, au tournant des XIème-XIIème siècles, de l’âge monastique à l’âge scolastique, de la nécessité de mémoriser un texte dans sa totalité pour en retrouver les parties souhaitées à sa consultation ponctuelle. Si, bien évidemment, ces transformations ont été en partie conditionnées par un nouveau rapport au temps (elles répondaient donc à des besoins), elles eurent aussi un impact sur l’appropriation des textes,leur digestion, leur circulation, leur transmission.

Discours marketing sur la surabondance

> 3 raisons à la surabondance

C’est sans doute du XVème au XVIIIème siècle que l’on mesure le mieux l’influence des discours (« la surabondance de l’information ») sur les interfaces graphiques. 3 raisons à cela : l’imprimerie, bien sûr (reproduction et nouvelles conceptions) ; la découverte de nouveaux mondes (récits, analyses, etc.) ; la conscience de la fragilité du patrimoine culturel (on redécouvre les textes anciens) qui conduisit enfin à stocker/compiler/faire circuler en vue de transmettre.

> 2 types de réactions

Face à ce sentiment d’inflation, on observe 2 types de réactions. La première, exprimée depuis Sénèque jusqu’à Kant (et aujourd’hui), est celle d’une inflation : trop à lire, trop à chercher, trop désespérant. Avec une nouvelle crainte (paradoxale) : que les jeunes auteurs, face à une telle production, arrêtent d’écrire, découragés par la concurrence (Francis Bacon). La seconde attitude consiste à inventer de nouvelles formes pour gérer cette abondance et à utiliser son sentiment (la surabondance) comme justification.

> Surabondance et arguments

Car cette « surabondance » a en effet été utilisée comme un argument marketing. Les index deviennent si populaires à cette période que les éditeurs s’excusent lorsqu’ils n’en proposent pas. Les outils (notamment les algorithmes) développés aujourd’hui semblent s’inscrire dans la même entreprise : nous convaincre de leur caractère indispensable. La surabondance, comme le montre Ann Blair, est donc avant tout un sentiment mais aussi une construction, parfois utilisée dans une stratégique rhétorique. D’un fait (60 000 livres publiés chaque année) on fait ainsi un problème comme si le lecteur était sans définition, se trouvait face à une montagne, sans repères déjà présents à son esprit. Les algorithmes (celui de GoodReads) ne visent donc pas à nous aider à trouver le livre qui compte pour nous (ce serait là un travail dialectique de réduction contraire à leur logique d’accroissement) : ils veulent seulement que nous en ajoutions de nouveaux aux « étagères » qu’ils mettent à notre disposition.

L’auteur, le lecteur : deux fictions du texte

L’auteur, le lecteur n’existent donc pas : il n’y a que des manipulateurs du texte qui agissent à des niveaux et des temps différents. Ces catégories, cependant nécessaires pour penser notre relation aux textes (même les spécialistes de l’annotation, qui savent bien que le « lecteur » est aussi un scripteur continuent d’utiliser ce terme et à traquer l’identité de ce manipulateur, pour le distinguer de l’auteur; car ce qu’on peut faire dire à une production textuelle dépend de l’intentionnalité donc de l’identité de son producteur); ces catégories, donc, sont partout présentes, notamment sur les réseaux.

Les manipulateurs ont pu éprouver la supercherie d’une telle distinction, notamment lors de l’affaire GoodReads : les « lecteurs » se sont ainsi rendu compte, alors qu’ils produisaient des textes (avis, critiques, etc.) autour d’un texte livresque et participaient de sa promotion, qu’ils n’étaient pas mis sur le même plan que les « auteurs ». Ils se rapprochent pourtant de son sens classique (celui qui défend et garantit l’autorité du texte). Problème structurel, qui est celui du web (dit) 2.0 : tous produisent gratuitement et ne bénéficient pas des mêmes rémunérations (juridiques, économiques, symboliques), ce qu’ils réalisent à leurs dépens. Or, ces acteurs du texte, ces manipulateurs sont brassés par l’algorithme de recommandation, qui les fait passer, eux et leur production, dans les noeuds du réseau. Ce sont donc, à l’écran, des textes : leur identité ne passe en effet que par une série de productions textuelles (profil, critiques, etc.).

Aussi s’apparentent-t-ils ici à des fictions, à des « êtres de papier » (Valéry) construits pour réaliser les ambitions du réseau. Sa stratégie achoppe pourtant parfois, comme dans l’affaire GoodReads. Le risque, en effet, serait que le texte livresque autour duquel ils se produisent, dans cette mécanique parfaitement huilée, finisse par perdre de ses effets. Mais il passe (le texte) par les imaginaires et la fascination qu’il suscite pour orchestrer des conflits, qui le réactualise et le questionne sans arrêt. D’une certaine façon, donc, le seul auteur du texte, c’est ici le texte lui-même, un être culturel dont les personnages sont l’auteur et le lecteur.

Mais je ne suis sans doute moi-même qu’une fiction de ce texte.

Bibliographie

Quelques guides généraux m’accompagneront et je ne les citerai donc pas toujours : Ann Blair et son indispensable Too Much To Know; Rhodes et Sawday avec The Renaissance Computer; Book Use, Book Theory (1500-1700) de Cormack et Mazzio; les travaux de Olga Weijers sur le maniement du savoir au Moyen Âge; Les Lieux de Savoir de Christian Jacob; Lire, écrire, récrire (Souchier, Jeanneret, Le Marec); Le commentaire entre tradition et innovation (Actes d’un colloque); Histoire de l’écriture, dirigé par Anne-Marie Christin; L’Aventure des écritures : la page (BnF); Des Alexandries : du livre au texte (Christian Jacob); La naissance du texte d’Illich; les articles pionniers de Richard et Marie Rouse sur les index dans l’Histoire de l’édition (Chartier); Lire le manuscrit médiéval (Paul Géhin); Reading Material in Early Modern England (Heidi Brayman Hackel); Used Books (Sherman); Séditions infrapaginales (Pfsermann); Scientia in Margine; Commonplace Books (Allan); Ancien Greek Scholarship (Dickey). D’autres articles sur des points très précis (la table des matières au XVIème s, etc.) feront l’objet de mentions dans le corps des billets à venir.