Mon directeur de recherche (Christian Jacob, @LieuxDeSavoir sur Twitter) m’a invité le 13 mars dernier à participer à une séance de « travaux pratiques » à la BnF, en compagnie des élèves d’un master qu’il dirige à l’EHESS (Histoire des sciences, technologies et sociétés). Cette séance fut dirigée par Jean-Marc Châtelain, très impressionnant conservateur en chef de la BnF – d’une érudition intimidante, mais humble et abordable – et eut lieu dans une salle d’étude à proximité de la réserve des livres rares de la BnF (salle Y).

Ces deux heures furent d’abord l’occasion de s’initier à la science qui étudie les livres dans leur histoire et leur matérialité : la bibliologie (ou bibliographie matérielle). J’avais déjà pu lire un certain nombre de manuels sur le sujet (Une archéologie du livre ancien moderne; Lire les manuscrits médiévaux, etc.), par curiosité et parce que mon sujet de recherche, même s’il s’intéresse avant tout aux pratiques d’annotations contemporaines, puise dans l’histoire, suit la circulation et la transmission des formes éditoriales (la marge, par exemple) en mesurant, entre autres, l’impact des supports d’écriture sur l’évolution des gestes et des opérations intellectuelles.

Les apports de la bibliographie matérielle

J.-M. Châtelain s’est donc livré à une brève histoire de la bibliographie matérielle et à une présentation de ses objectifs et de ses moyens. Le terme, apparu au XXème siècle, désigne ce que les français appellent la « textual history » et que l’on connaît de longue date sous le nom de « critique textuelle ». Il s’agit de vérifier que tel ou tel énoncé a pu être émis à telle date de l’histoire et de savoir si l’énoncé tel que nous le recevons est conforme à ce que le premier énonciateur a voulu. Vieux problème déjà soulevé par la philologie alexandrine ou byzantine (voir par exemple Ancient Greek scholarship : a guide to finding, reading, and understanding scholia, commentaries, lexica, and grammatical treatises, from their beginnings to the Byzantine period)

Or, ce que nous mettons sous la terme de « bibliographie matérielle » est en fait un petit segment de la critique textuelle qui s’intéresse à la tradition imprimée de textes. Ce n’est donc ni plus ni moins qu’un savoir qui est l’encens d’un savoir philologique. Cette discipline, qui va reproduire les méthodes de travail de la critique textuelle, s’est cristallisée en Angleterre autour de l’édition des textes de Shakespeare qui ne bénéficiait d’aucun manuscrit authentique. Le travail des spécialistes aura ainsi consisté à remonter toutes les étapes de la constitution d’une tradition textuelle pour retrouver un état du texte voulu par l’auteur.

Plus précisément, trois grandes opérations sont à l’oeuvre :

  • Le recensement du territoire d’une tradition (processus historique par lequel un texte a été transmis de générations en générations jusqu’à nous). Première étape : un inventaire affiné est réalisé à partir de l’identification de chaque édition (date, endroit, éditeur). La page de titre est à ce titre un élément très important. Deuxième étape : le collationnement (relevé des variantes d’un texte), qui permet de replacer le livre dans le processus de sa fabrication (loin d’être un « bloc », c’est avant tout une « structure »). Mais si l’unité de description du livre est pour nous la page, elle n’est qu’une unité visuelle pour les spécialistes. Le cahier est un élément plus important, qui structure la fabrication du livre. C’est pourquoi la bibliographie matérielle distingue le format bibliographique de chaque livre (in octavo, in quarto, etc.). La composition typographique est également décrite pour permettre de distinguer deux émissions d’un même ouvrage. Troisième étape : l’identification des micro-changements à partir d’un premier état du texte repéré et ses différents exemplaires, corrigés (après l’opération du correcteur). Ce qui impose, bien évidemment, l’acquisition d’un savoir érudit sur les manières d’imprimer à une époque (une grande césure a par exemple été repérée par les historiens fin XVIIIème-début XIXème siècle avec l’apparition d’un nouveau régime typographique) et sur la diffusion juridique des textes (des stratégies/jeux visent en effet à contourner la censure : si les premiers tirages d’un texte étaient respectueux des règles en vigueur, les suivants n’étaient pas censurés comme ils ne faisaient pas l’objet d’une vérification par les autorités).
  • Pratiquer une généalogie des textes en plaçant les différentes éditions les unes par rapport aux autres, de manière à saisir le lien généalogique qui permet de passer d’une édition à une autre, de comprendre comment une dégradation a pu être faite d’éditions frauduleuses en éditions frauduleuses. Il s’agit donc d’établir le « stemma » d’une édition, son arbre généalogique en prenant en compte les « contaminations » et les dégradations horizontales (les tenants de l’archétype, de l’ « original », du « monisme textuel » oublient souvent cette horizontalité, c’est-à-dire les complications de la circulation et de la transmission d’un texte. Voir sur ce sujet Luciano Canfora, Le Copiste comme auteur, 2012)
  • Faire l’édition du texte, déterminer le texte sur lequel la copie va être possible. Plusieurs opérations là encore : faire la distinction entre ce que je juge être une coquille et ce que je juge être une variante (altération non signifiante/signifiante). On assiste parfois à une grande labilité de la langue qui rend difficile ce travail (a-t-on affaire à une coquille ? À un état de la langue ?). Ainsi, établir l’authenticité d’un énoncé c’est en établir la responsabilité. Or, la responsabilité typographique est difficile à établir.
Des livres "sous verre"

Dans un second temps, J.-M Châtelain nous a présenté des livres rares, arrivés par chariot. Debout, tout proche de ces raretés, je n’ai pas pu prendre de notes (à peine 2 ou 3 photos qui devaient servir de support mémoriel et qui, aujourd’hui, ne ravivent, malheureusement, que de maigres souvenirs).

Livre rare BnF 1 Dans la réserve des livres rares de la BnF

Livre rare BnF 3 Dans la réserve des livres rares de la BnF

J’évoquerai donc ce qui est resté, ce qui s’est imprimé La salle d’étude dans laquelle nous étions rassemblés était très étrange. On y pénètre en passant par une magnifique bibliothèque de pierre constituée de livres en marbre, gardienne du temple; le passage prépare ici à cet autre-lieu où quelques livres sous verre trônent comme des patients sous assistance respiratoire. Et je n’ai en effet jamais pu me départir de l’impression d’être dans un laboratoire – ou un hôpital – dans lequel des espères rares sous formol attendent d’être disséquées.

Alors que nous nous montrions, en profanes, excessivement respectueux des objets que nous regardions (des livres scientifiques des XVème-XVIIIème siècles), Châtelain, lui, les manipulait avec simplicité, amusé par nos craintes de détérioration. Tel un médecin avec son stéthoscope, il semblait ainsi patiemment les écouter pour les faire parler (là une tache, là un chiffre), resituant historiquement et matériellement une table d’anatomie ou un arbre de connaissances. De la même façon, notre époque enfante des monstres, des formes éditoriales qui luttent pour leur survie. Eux aussi finiront par se normaliser; reste à apprendre à continuer à les contempler.