Tools of Change for Publishing est chaque année l’événement le plus étendu sur le livre numérique. À juste titre : organisé par O’Reilly Media, connu pour son savoir-faire dans le domaine de l’édition (et sa puissance marketing ;), TOC offre, plus que tout autre réunion de ce genre, une matière très riche, en termes de réflexions, d’outils, de rencontres et d’ateliers sur des sujets variés (la page, la typographie, les formats, les communautés, le droit, etc.). TOC réussit ainsi une synthèse entre des événements techniques (Books in Browsers), réservés aux pros (Digital Book World) ou plus ouverts au grand public (Book expoAmerica, Salon du Livre).
Change/Forward/Fast is the TOC theme and a great message for publishers in a digital age #toccon
— INscribeDigital (@INscribeDigital) Février 14, 2012
Change/Forward/Fast a spin on Fail Forward Fast? #toccon
— ljndawson (@ljndawson) Février 14, 2012
Cette année, Virginie Clayssen (chargée de la stratégie numérique du groupe Editis) y était et rendra sans doute compte sur son blog, avec beaucoup plus de précisions et de crédibilité, de l’événement. De mon côté, je me livre à un autre exercice – un peu périlleux et improbable – qui consiste à rendre compte d’une conférence sans y avoir assisté. S’il s’agit là d’un type d’écriture connu (celui de la synthèse), cet immodeste billet s’en distingue cependant par le matériau principalement utilisé, alors que des articles n’étaient pas encore disponibles.
Faire l’édition critique d’un événement ?
Plusieurs milliers de tweets ont en effet été produits lors de ce Tools of Change 2012 et il m’a fallu non seulement tous les lire mais en plus les réaffecter à une conférence, à un l’atelier, à une présentation. Or, la timeline de twitter est difficilement lisible (tweets personnels, tweets-retardataires, etc.) et d’autant plus lorsque un seul tag est utilisé (#toccon). C’est donc (presque) à un « travail de philologie médicale » auquel il faut se livrer pour ordonner et retrouver la densité textuelle d’un tel événément (identifier un tweet et son auteur, savoir à quoi il fait référence, le comparer à d’autres tweets, les extraire, écrire un paragraphe à partir d’eux en les confrontant systématiquement au programme, aux vidéos et présentations ou à des carnets de note).
Активный контент, по Мейерсу – приммер: Элементы. Ну, да. Оно крутится и шевелится. И запросы на WolframAlpha отправляет #toccon — Владимир Харитонов (@v_x) Février 13, 2012
Il faut cependant se garder de croire que l’utilisation de Twitter pour écrire un billet en fait un témoignage plus authentique, sous prétexte qu’il s’appuyerait sur une matière réputée brute : il n’y a pas d’écriture authentique sans un oeil distant pour nous faire voir ce dont elle nous parle (et il n’y a par ailleurs pas d’événements vus sans le prisme d’un outil). Autrement dit : sans une fable, c’est-à-dire sans un agencement construit de faits, ces événements n’existeraient pas et n’existent sans doute pas même pour ceux qui les ont vécus sans les avoir racontés (c’est sans doute pourquoi Virginie écrira un billet : pour savoir enfin ce à quoi elle a assisté).
Tools of Change 2012
Tools of Change 2012 est donc mon Tools of Change avec mon goût pour les réseaux de lecteurs et les pratiques d’annotation. Pour autant, en faisant la synthèse du Digital Book World, j’ai réalisé qu’on attendait aussi de ces synthèses des pistes et des outils; je me suis donc une nouvelle fois aventuré dans des domaines que je ne maîtrise absolument pas mais dont on ne peut pas faire l’impasse (s’intéresser aux pratiques d’annotations, c’est aussi se pencher sur les formats qui leur donnent leur matérialité) avec cette impression :
Impressed and confused at how technical #TOCcon is. I feel like I’m at lynda.com — paulcanetti (@paulcanetti) Février 13, 2012
Journée technique au #toccon: discussions autour du #epub3, #html5, tracabilité, droits numériques, caneva infini et optimisation de site — Érudit (@eruditorg) Février 13, 2012
Formats, outils, technologies et méthodes
ePub 3, HTML 5 et CSS 3
Cet âge nous rappelle ainsi – alors qu’elle est paradoxalement niée – combien le livre numérique s’inscrit dans une nouvelle matérialité, avec ses codes et ses formats qui imposent aux éditeurs d’en prendre conscience (sans maîtriser de bout en bout toutes les subtilités, certes), auquel cas ils seraient justement taxés d’ignorance et d’incompétence, au même titre qu’on pourrait leur reprocher de ne rien connaître de la reliure ou de la page.
Pourquoi les éditeurs devraient-ils aujourd’hui se soucier du HTML 5, donc ? Parce que c’est l’épine dorsale de l’ePub 3 selon Sanders Kleinfeld d’Oreilly (« HTML 5 for Publishers« ), nouvelle version du standard ePub qui sert aujourd’hui de référence au monde de l’édition (de même que le MP3 s’est imposé dans la musique).
HTML5 refers to next-gen websites with new features, such as embedded audio/video, interactivity/games, geolocation, fancy CSS #toccon — Iris Amelia (@ePubPupil) Février 13, 2012
Sa présentation s’est concentrée sur trois éléments :
- Canvas : c’est une balise (<canvas>) d’HTML 5 qui permet d’intégrer des éléments graphiques dynamiques (la spécification complète se trouve ici) en 2D ou 3D (même si peu de navigateurs lisent la 3D) qui doit permettre de se passer de Flash ou de Sliverlight et pour laquelle O’Reilly propose un guide complet. « Canvas » est une balise puissante, en laquelle les développeurs croient parce qu’elle ne permet pas seulement d’ajouter de petites animations (qui rappellent celles des sites des années 90) mais des jeux, des animations et plus (intégration de SVG et du MathML etc. - d’autres exemples ici).
- La géocalisation : la spécification du W3C donne les moyens pour connaître la position d’un utilisateur (navigator.geolocation.getCurrentPosition(callback_function)) indispensable pour les guides en ePub, les fictions où le lecteur doit se géocaliser ou les jeux d’espace (objets à dénicher façon oeufs-de-Pâques).
- L’intégration de l’audio/vidéo : HTML 5 permet à un éditeur d’implanter directement l’audio (voir les formats supportés ici - le MP3 est conseillé par Kleinfeld) et la vidéo (idem - préférer H.264/MP4) sans passer par une technologie propriétaire (comme Flash) et en utilisant des balises très simples :
Comme tous les codeurs, Kleinfeld a par ailleurs insisté sur la propreté du code, c’est-à-dire sur le respect des règles syntaxiques qui n’auront certes pas (toujours) d’impacts sur le contenu vu par les utilisateurs mais qui sont indispensables à sa bonne lecture par les machines. Enfin, si Apple avec son dernier né (iBooks Author) décharge la plupart des éditeurs de la nécessité de produire du code, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un outil propriétaire qui ne permet pas de vendre les fichiers produits ailleurs que sur iBooks.
Mais l’ePub, c’est aussi l’usage des feuilles de style (CSS) qui permettent, en gros, de donner une forme et une organisation visuelle aux contenus textuels et possèdent en conséquence leurs propres spécifications (en cours), différentes de celle du HTML 5. La dernière version (3) offre notamment de belles possibilités (cependant variables selon les navigateurs - certains en supportent plus que d’autres) comme l’intégration de quizz (ce que le Studio Walrus avait déjà pu expérimenter quelques mois auparavant pour un projet sur Lovecraft).
Inkling Habit : la réponse à iBooks Author
Avec le lancement (attendu) d’une plateforme en HTML 5 en ligne consacrée à la fabrication d’eBooks (Habitat), Inkling, connu pour ses manuels-applications (et chers, à tel point qu’Eric Hellman de Gluejar s’est demandé si l’on aurait encore les moyens de payer les profs après leur achat ;-) , Inkling a fait sensation :
Now listening to Matt MacInnis of @inkling speaking at #TOCCON about how we should do more than just copy books and call them « ebooks » — Dan York (@danyork) Février 14, 2012
#toccon Matt MacInnis @Inkling Inkling one of the most powerful 3-D rendering device on iPad — Beat Barblan (@BeatBarblan) Février 14, 2012
Insiste sur le fait que son outil auteur est OPEN. Lui. Pas comme celui d’Apple.#toccon — v_clayssen (@v_clayssen) Février 14, 2012
La plateforme d’Inkling propose ainsi une solution simple pour créer des livres numériques (dits) enrichis sans passer par un logiciel (tout est en ligne, dans le « cloud ») ou un matériel (le Mac) propriétaire (mais elle n’est pas Open Source, contrairement à BookType qui fut également présentée pendant TOC 2012). L’avantage, c’est donc la simplicité d’accès et la possibilité de visualiser rapidement l’état d’avancement d’un travail par toute une équipe (comme le remarque bien Florent de L’Actu des Ebooks). Ce qui n’empêche pas pour autant, malgré la facilité de création, de s’intéresser au code et d’utiliser avec un oeil distant ces solutions qui devraient à terme moins servir aux éditeurs (du moins aux grosses boîtes) qu’à des prestataires externes professionnels.
Aussi simple qu’elle paraisse, la plateforme d’Inkling ne s’adresse en effet pas à tout le monde (certains participants l’ont même trouvée très compliquée) et ne veut sans doute pas s’adresser à tout le monde (les fonctionnalités mises en avant sur la page de présentation est une adresse claire aux professionnels : on ne vous dit pas « Faites de beaux livres » mais « Votre code sera parfaitement structuré »).
La méthode agile appliquée à l’édition
La méthode Agile est connue des acteurs de projets informatiques mais elle n’avait pas encore fait l’objet d’une adaptation pour l’édition numérique (si l’on excepte ce livre d’O'Reilly qui avait abordé la question). Kristen McLean de SourceBooks a présenté (voir également sa page entièrement consacrée à la promotion de sa méthode) les grandes lignes de cette adaptation, qui traduit surtout un changement dans la nature des projets entrepris par les éditeurs pour lesquels un workflow spécifique doit être mis en place. Ses principes :
- Des cycles de production courts.
- De petits groupes organisés et autonomes.
- Des tâches complexes découpées en plusieurs buts progressifs.
- L’apprentissage constant et la remise en cause des certitudes.
- Tester le plus souvent possible ses hypothèses.
On voit ainsi qu’ils s’opposent à ceux de l’édition classique, bien moins flexible (organisation verticale) :
Et qu’ils consistent à opérer des allers-retours permanents, dans la conception d’un produit, entre les différents acteurs du projet, de manière à intégrer en amont leurs remarques répétées et ainsi éviter les déconvenues finales. Ce qui donnerait dans un projet éditorial (non fictionnel, mais SourceBooks semble y travailler et veiller à l’amélioration de sa plateforme-clé-en-main-d’étapes-automatisées) :
- Dialogue entre l’auteur et le lecteur pour apprendre à le connaître en testant des sections déjà rédigées.
- L’auteur crée le continu de son livre, conseillé par une équipe à chaque étape de création.
- Une relation toujours forte entre lecteur et auteur après la conception du bouquin.
- L’éditeur apporte son soutien technique, éditorial, amical, financier et commercial.
Isn’t « agile publishing » basically blogging, and doesn’t it counter pubs’ model of repackaging the same ideas until the well is dry? — Guy L. Gonzalez (@glecharles) Février 15, 2012
Un intérêt pourtant : si les productions éditoriales numériques nécessitent des techniques, des compétences et des acteurs différents, qui ne peuvent pas toujours faire partie de la même start-up, la méthode Agile souligne l’importance de gérer de bout en bout un projet tenu par des mains variées et la nécessité d’être flexible, c’est-à-dire de ne pas hésiter à tâtonner pour trouver le produit à créer. Encore qu’il faudrait définir la nature de ces projets et voir s’il est toujours possible et nécessaire de confronter les auteurs et les lecteurs.
Mclean: despite the nice experiments going on now, agile content is something of a red herring right now. #toccon — John Pettigrew (@JohnP_Education) Février 13, 2012
Design, page, typographie, index et annotations
> User Experience Design
Parmi les plaintes qui reviennent le plus souvent de la part des lecteurs d’eBooks :
Top ereading complaints: orientation, navigation, distraction, menu conflicts, layout.Invaluable! #toccon — exprima (@exprima) Février 13, 2012
Autrement dit : les conceptions manquent d’ergonomie. L’atelier UX meets eBooks (avec notamment Anne Kostick qui intervient souvent avec intelligence sur le site du Digital Book World) a donné quelques pistes de réflexion aux concepteurs pour qu’ils se posent les bonnes questions. L’une des manières d’aborder le problème est ainsi de se demander : « Qu’est-ce qui arriverait si quelqu’un de radicalement différent de moi regardait ce que je lui propose ? » On l’aura compris : le but est de se reconnecter aux utilisateurs, souvent oubliés. Les questions techniques de type : « Comment inclure ce dictionnaire dans ce livre ? » sont à éviter au profit de : « Comment dire à l’utilisateur que nous avons inclut un dictionnaire dans ce livre ? »ce qui implique de l’interroger en amont et de l’observer dans son utilisation (XD se comprend donc comme une attention portée à l’expérience utilisateur en exploitant par exemple les méthodes du Service Design).
En complément à son atelier, Anne Kostick a donné jeudi matin sur Twitter (16 février) deux liens qui récapitulent et prolongent sa philosophie. Le premier livre des clés pour assurer la qualité de l’expérience utilisateur à partir d’une sélection d’applications qui ont remporté le Interaction Design Awards; le second plaide pour la reconnaissance des fonctionnalités et du design comme une même chose.
> La manipulation du texte
Peter Meyers, connu pour ses réflexions sur la page, a présenté 2 applications novatrices :
- Glo Bible : je l’avais utilisée il y a quelques mois et j’avais été agréablement surpris. C’est une application de lecture sur iPad qui propose une parcours très fluide dans la Bible avec un effet d’échelle et un découpage graphique qui répond par exemple aux problèmes d’épaisseur (on mesure tout de suite la « profondeur » de l’objet) ou aux problèmes de repérage et de respiration qui n’annulent cependant pas d’anciennes technologies (chapitres, versets, titres, marges, etc.) extrêmement efficaces (voir The Renaissance Computer et les travaux d’Anne Blair sur la manière dont les étudiants se repéraient avant).
- LiquidText : une nouveauté qui doit permettre la manipulation des textes de manière très fluide (d’où la métaphore liquide). L’application, qui sortira dans quelques semaines, vient apporter des solutions que les SubText, Copia, MobNotate ou ReadMill n’avait pas su apporter. S’il était en effet possible avec ces outils d’annoter, de surligner, de partager des parties de texte, les opérations de manipulation n’étaient que sous-entendues dans ce partage mais jamais inscrites dans les fonctionnalités mêmes de ces outils. Ce que j’apprécie dans ce que je vois, c’est la reconnaissance du copier/coller/déplacement/extraction/recombinaison comme un geste d’écriture à part entière, très clairement visualisable ici par l’agglutination/fusion des gouttes d’eau (ou cellules) de textes. Les fonctions d’annotations semblent également faire l’objet d’un traitement plus profond que ce qui se fait d’habitude avec la possibilité de voir rassemblés les passages surlignés de la même couleur ou de les visualiser dans leur relation avec le texte. Autrement dit : ce sont les opérations intellectuelles à l’oeuvre derrière les pratiques d’annotations qui ont été considérées et à partir desquelles ont été pensés des outils. Or, trop souvent, les concepteurs d’application pensent répondre à ces pratiques en projetant sur l’écran des signes iconiques (crayon, surligneur, gomme, etc.) sans voir qu’ils appellent des gestes, des opérations, des techniques dont ils ne sont que la mine d’un très long crayon.
> Typographie
Parent pauvre du monde de l’édition : la typographie, sans doute parce que nous avons oublié, à l’inverse des écritures-idéographiques, ou des civilisations dans lesquelles la calligraphie a de l’importance, que la lettre est aussi une image, une représentation graphique qui doit faire l’objet du plus grand soin. Ce que le numérique nous aide paradoxalement à redécouvrir. Lors d’eBook Lab Italia 2011, Matteo Balocco avait ainsi livrer une très belle présentation de ses recherches en typographie pour les écrans :
Qu’on peut aujourd’hui compléter avec la présentation de Vladimir Levantovsky (« The Future of Reading : fonts and Typography in EPUB andon the Web« ) qui a rappelé lors de TOC 2012 les dernières nouveautés en matière de typographie (Open Type et WOFF aujourd’hui supportés) et les possibilités offertes par l’ePub 3 et le CSS 3 (meilleure gestion des césures de mots, intégration d’autres logiques d’écriture – verticale, de droite à gauche -, l’affichage de glyphes oscillants, variations, gestion des nombres, etc.).
Acteurs et publics
Des bibliothèques victimes ?
Editeurs, le marché des bibliothèques est un géant endormi (Barbara Genco)
Mais des difficultés très importantes existent. Peter Brandley (d’InternetArchive et de BookServer) et un groupe de panelistes (« The Library Alternative« ) ont ainsi abordé la question délicate du prêt de livres en bibliothèque, alors que l’annonce de Penguin de retirer son offre a causé une grosse polémique. Les bibliothèques et les bibliothécaires considèrent ainsi de plus en plus qu’ils sont les victimes des mauvaises relations entre les éditeurs et les distributeurs et pensent aujourd’hui lancer un recours juridique collectif (class action).
Ces derniers désagréments nous apprennent ainsi – comme toujours – que les institutions ont intérêt à multiplier des partenariats très variés pour éviter d’être sous le coup d’une décision brutale de leur seul partenaire. Aujourd’hui, les bibliothèques cherchent donc une solution à OverDrive et comptent se tourner progressivement vers des solutions comme Bilbary.com, un service anglais de prêt de livres, disponible en mars 2012, qui a réussi à rassembler 750 000 eBooks et dont les bibliothèques pourraient être le client principal.
Réinventer la librairie indépendante : le projet Kepler 2020
Valley Kepler, de la chaîne de librairies Kepler, a présenté mardi ses plans pour transformer la librairie (voir également le site du projet). Pour résumer, Kepler souhaite faire de ses librairies des laboratoires d’expérimentations divisés en deux branches : la première, commerciale, n’inclurait plus seulement des ventes de livres mais proposerait des abonnements, des services (impression à la demande, « matchmaking littéraire », échanges de livres entre lecteurs) et des eReaders en librairie; la seconde, à but non lucratif, ferait de la librairie un espace culturel où différents acteurs pourraient se retrouver autour de projets bénéficiant de réductions fiscales et du financement d’entreprises et où les nouveaux auteurs jouiraient d’un espace de visibilité.
Lecteurs
> Communautés
La question qui a cette année (notamment) agité le monde de l’édition portait sur la nécessité d’avoir encore un site internet propre, alors que la présence de l’éditeur semble de plus en plus s’effectuer sur les réseaux socionumériques. Tous les intervenants (« Building Local and Global Communities« ) ont cependant insisté : si Facebook et cie permettent de démultiplier la présence et de trouver les lecteurs, ces réseaux diminuent le pouvoir de contrôle. Il est donc essentiel de les utiliser à la périphérie d’un centre (le site de l’éditeur). Cette stratégie d’implantation dans des réseaux déjà existants rejoint en partie la méthode Agile, qui favorise de connaître en amont les désirs des lecteurs, de repérer des testeurs et de leur soumettre les avancées d’un texte.
According to a librarian in the audience, the publisher’s site is the ultimate authority about their books and where they come from. #toccon — tizra (@tizra) Février 13, 2012
Mais chaque réseau n’a pas la même fonction ni les mêmes possibilités. Facebook est par exemple très efficace pour promouvoir des signes iconiques (image de la maison d’édition, visage de ses fondateurs, couverture des livres, etc.), contrairement à Twitter (c’est d’ailleurs pourquoi des éditeurs comme NumerikLivres ou Chronicle Books testent aujourd’hui Pinterest, qui allie à la fois l’efficacité-attention de l’image et la composition d’un tableau synthétique d’une cueillette ou d’un catalogue, saisissables d’un seul coup d’oeil).
Better to have 20k users who interact than 40k who don’t, according to von dem Knesebeck. Facebook analytics are great for this. #toccon — tizra (@tizra) Février 13, 2012
La stratégie des éditeurs est en effet largement dominée par le référencement, soit la nécessité, dans un univers concurrentiel très fort, de se distinguer des autres éditeurs de manière à remonter dans les résultats de Google et à promouvoir son catalogue. Le contenu et son organisation deviennent donc des armes. FeedBooks, qui a dernièrement embauché Bernard Schtrainchamps, l’a très bien compris : il s’agit d’éditorialiser des fiches de livres afin d’en faire des pages à part entières, ce que les réseaux de lecteurs (GoodReads et cie) en exploitant le contenu produit par les utilisateurs faisaient déjà depuis bien longtemps (on retrouve ici la « théorie » de Brian O’Leary : Context First, illustrée par le récent lancement de Small Demons dont son fondateur Valla Vakili est venu présenter à TOC 2012 le principe, soit une focalisation sur le « contexte » et l’ouverture des contenus aux API qui permettent aux développeurs de créer de nouveaux produits, plugins, outils, etc.).
Le pouvoir de Google commence cependant à décroître face à l’OpenGraph de Facebook qui, tel un trou noir, tente d’absorber toute la masse éditoriale du web pour l’enfermer dans un écosystème propre. Car les marques ne choisissent aujourd’hui plus seulement de construire une page propre sur Facebook mais d’utiliser en plus l’Open Graph Protocol pour rendre leur propre site compatible avec FB (voir WJS Social, Huffington Post, USA Today, Yahoo News, GoodReads, eBook Pulse et Kobo). La relation entre la page sur FB et le site de l’éditeur est d’une totalité fluidité si bien que les commentaires postés sur l’un apparaissent sur l’autre (comme ce sont les outils de FB). Par conséquent, la maîtrise dont parlait les acteurs de la table ronde semble toute relative.
Elle illustre cependant à mon sens une tendance forte du « social reading » : la gestion des « humeurs » et des « actions » des lecteurs, c’est-à-dire d’un ensemble d’éléments phatiques (« ouah », « j’adore », « je like », « !! », »?? ») que nous avons du mal à considérer, parce que nous attendons des commentaires plus « élaborés » (scolies, gloses) mais qui n’ont pas forcément vocation à faire date, à marquer un texte de l’ avis « remarquable » d’un grand auteur. L’histoire des annotations et du commentaire de texte montrent en effet que leur typologie est très variée, et qu’elle va de la simple indication en manchette (« Lis ce passage ») à des formules plus longues (voir par exemple l’article sur les manuscrits byzantins dans Sciente in Margine). Elles répondent seulement à des stratégies de lecture différentes qu’il est possible de gérer graphiquement et temporellement (et ainsi, ces annotations phatiques disparaissent dans le flux de la timeline sans la surcharger).
> Perception de la lecture numérique
L’étude présentée lors de « Consumer Attitudes Toward eBook Reading » par Book Industry Study Group et Kelly Gallagher (de Bowker) a révélé que l’adoption des dispositifs de lecture suivait exactement la même voie que toutes les autres technologies : de premiers utilisateurs les testent et augmentent ainsi la courbe d’utilisation qui finit généralement par exploser lorsque les prix baissent (via American Libraries). Cette courbe n’est cependant pas montée en flèche, contrairement à ce qu’on aurait pu croire. Elle augmente, certes, mais seulement de manière progressive et non pas exponentielle. Le livre numérique, du moins aux Etats-Unis, est donc bien rentré dans les habitudes de lecture et suit une sorte de rythme de croisière avec des utilisateurs qui ne sont plus des « early adopters » mais le grand public.
> L’utilisation des technologies du livre pour favoriser la diversité des lectures
Comment trouve-t-il des livres ? Le fondateur de GoodReads a répondu avec transparence à cette question :
Conclusion : les réseaux socionumériques (Twitter, Facebook) ne sont pas de bons moyens pour découvrir des livres. À l’inverse, les notifications d’amis sur le réseau de GoodReads sont considérées par son fondateur comme un puissant outil dans le cas de lecteurs occasionnels (les gros lecteurs utilisent plutôt le moteur de recommandation personnalisée). Une palette riche et variée de moyens de recommandation permet donc de répondre à des comportements de lecture variés et de satisfaire une variété de lecteurs.
Que lit-on ? Pour Michael Tamblin (PDG de Kobo), essentiellement de la fiction (« Cracking The Non Fiction Code« ). Parmi les genres non-fictionnels, les livres de cuisine n’ont pas la même popularité selon qu’ils sont vendus en imprimé ou en eBook. La question est donc de savoir comment vendre un nombre important de genres qui ne relèvent pas de la fiction. Pour Tamblin, il s’agit de créer une « expérience » de lecture autour d’informations factuelles et probablement de favoriser l’implantation d’une navigation adaptée.
Religion books outperform print in e by 6%. Cooking sells 92% less in e than print. #toccon yfrog.com/nvvbdazj
— Matt Mullin (@mrmullin) Février 15, 2012
Michael suggesting that hardware is poor for kids content. Perhaps a kids specific reader? #toccon
— Matt Mullin (@mrmullin) Février 15, 2012
Boys love to read non-fiction on Linux desktops. 40% is non-fiction. Male nonfiction readers prefer Android. #toccon
— Matt Mullin (@mrmullin) Février 15, 2012
L’excellente présentation de Jan Wright (« Indexing in eBooks and eContent« ) était chargée d’apporter des réponses. Il est ainsi revenu sur l’importance de l’index comme technologie de repérage (P. Meyers avait déjà proposé sa rénovation; voir aussi Jacques Maniez et son Concevoir l’index d’un livre : histoire, actualités, perspective) alors que tout le monde se focalise un peu trop à mon goût sur la recommandation (À quoi ça sert de recommander des livres illisibles ? Les algorithmes de recommandation devraient sans doute prendre en compte la manière dont nous utilisons nos livres pour nous en recommander, sur nos habitudes et nos techniques de lecture – comme Zite -, au lieu de se concentrer seulement sur ceux ajoutés dans une bibliothèque « sociale » ou achetée sur Amazon dans une logique strictement bibliographique). Pour J. Wright les eReaders rendent difficilement exploitables ce genre d’outils (et il a parfaitement raison : les essais sont totalement illisibles sur ces terminaux de lecture), comme ils n’autorisent pas (encore) des gestes de lecture/un feuilletage très fluides (ce qui explique sans doute que la fiction « linéaire » soit majoritairement lue sur liseuse).
Ainsi pouvoir naviguer dans des textes non fictionnels est crucial et ce, pour plusieurs raisons. D’abord ces technologies permettaient de favoriser la diversité des lectures sur un même terminal de lecture; ensuite, elles offrent des points d’entrée et un découpage du texte qui le rend plus facilement exploitable, sans nécessité de devoir suivre chaque articulation pour retrouver une référence (c’était le cas avec le rouleau); enfin, ce sont des arguments promotionnels (les historiens des textes ont très bien montré comment la table des matières/l’index, le découpage en titre/chapitre, etc. fonctionnait aussi comme des stratégies pour vendre – voir Book Use, Book Theory - j’aurais par ailleurs aimé rendre compte de la conférence « Margin Walking » avec notamment Copia mais elle fut paraît-il décevante) qui devraient, estime Jan Wright être livré avec un extrait gratuit du livre de manière à convertir plus facilement le lecteur qui cliquerait sur une section payante. Autrement dit : ces formes rendent moins « suspect » le livre numérique en exhibant ses entrailles.
Mis à part les recommandations (ci-dessous) de J. Wright pour créer un index et l’implanter dans un livre numérique, on pourra se référer à : iBooks Author Glossary and Index, American Society for Indexing’s Digital Trends Task Force, IDPF ePub Indexes Proposal, ePub 3 Indexes Working Group,





















Un commentaire sans intérêt mais vraiment j’ai trouvé l’article très intéressant. Merci !
Un commentaire si enthousiaste fait toujours plaisir : n’hésitez donc pas à en abuser ;-) Merci de votre lecture.
Marc
Merci beaucoup Marc pour cette synthèse vraiment complète, comme toujours !!