J’ai déjà fait plusieurs synthèses des Tools of Change (voir New York et Bologne), ainsi que des Publishers Launch Conferences (voir Londres) mais jamais des deux événements en même temps. Ils ont pourtant eu lieu durant la gigantesque Foire de Francfort qui vient de s’achever (12-16 octobre), marquée cette année par une forte présence du numérique qui a dépassé le cadre du périmètre défini par le TOC et le PLC de Francfort (10-11 octobre, programme ici).
Pour réaliser ce billet, je me suis essentiellement appuyé sur des articles de journaux (Publishers Weekly, ActuaLitté, TheBookSeller, Teleread, Publishing Perspectives) et le blog de la foire de Francfort. J’ai lu la plupart des tweets de TOC Francfort qu’on trouvera, comme d’habitude, disséminés (donne à lire de petites anecdotes – V. Clayssen de TeXtes avait par exemple des lunettes bleues ;) – et dynamise l’approche). Laborieux cependant parce qu’on ne sait pas toujours à quoi renvoie tel tweet ce qui nécessite des recherches fastidieuses…Quand je l’ai jugé nécessaire, j’ai étendu l’analyse à des conférences hors TOC et PLC (sur les métadonnées, la gamification, etc.).
Impression d’ensemble : on entend un peu toujours les mêmes (Bob Stein, Evan Schnittman, etc.), mais j’ai cependant apprécié que des acteurs émergents interviennent (comme le fondateur de Readmill par exemple, venu révéler la valeur économique de l’annotation de livres). En espérant que d’autres pays, où ils se passent beaucoup de choses, aient progressivement et enfin une plus grande visibilité…
La « lecture sociale »
Les discours de Bob Stein…
Bob Stein, connu pour ses prédictions sur la « lecture sociale » (« social reading »), a ouvert le bal du Tools of Change (merci ActuaLitté et Publishers Weekly pour le compte rendu) avec une conférence sur la redéfinition du travail de l’éditeur. Selon lui en effet, la gestion des communautés de lecteurs est devenue indispensable. En tant qu’espace de rencontres – facilitées – entre différents acteurs (l’auteur, l’éditeur, le lecteur), le livre numérique peut ainsi être assimilé à un lieu ou à un forum, propice au débat et à la discussion. Bob Stein voit ainsi dans le passage de l’imprimé à l’écran une étape mineure du livre, largement supplantée par cette révolution (supposée).
Nous devons ici faire très attention à ce genre de discours. Car ils déchargent un nombre considérable d’acteurs de leur responsabilité et font de la pratique participative le symbole même de la liberté du lecteur, quand c’est son asservissement (potentiel) qui serait plutôt en jeu. Ainsi, lorsque Bob Stein affirme que le passage de l’imprimé à l’écran n’est qu’une étape mineure de l’histoire du livre, il nie la part extrêmement puissante des représentations, des opérations intellectuelles, des conflits et des acteurs à l’oeuvre dans chaque support d’inscription, qui déterminent les conditions d’appropriation, de circulation et de transmission du savoir. Autrement dit : il s’attache exclusivement à leur forme, sans jamais convoquer les instances (juridiques, auctoriales, institutionnelles, lectorales, etc.) qui participent de cette forme. C’est déresponsabiliser ceux qui voudraient se l’accaparer et déterminer à eux seuls les formes des pratiques de partage. Et l’on oublie dès lors que si un standard sur les annotations a tant de mal à émerger, ce n’est pas seulement par manque d’intéropérabilité mais parce que tous craignent que dans la circulation de ce savoir, circulent en même temps un trop grand nombre de données sur un lectorat dont chacun revendique la paternité.
Second point : celui de la « lecture sociale« . À lire Bob Stein, ce serait la panacée du livre numérique. Pas question de nier, si l’on se place exclusivement du point de vue du lecteur, les ressources formidables de ces espaces (loin d’être nouveau, mais passons) où peuvent en effet se nouer de belles relations. Pour autant, tous ne sont pas des artisans comme NumerikLivres ou d’autres et la « lecture sociale », portée par de grands acteurs (Amazon, Copia, Goodreads, etc.), participent de l’idéologie du web collaboratif, dernier avatar du capitalisme marchand [Matthews, "Approche critique du web collaboratif" dans Web social : mutation de la communication], qui, sous couvert de discours libertaires (« Annotez, commentez, partagez ! »), organisent le lectorat et contraignent son droit à disposer de ses écrits d’écran (voir « A la recherche de la lecture asociale (II) : le réseau-rets ou la capture du lecteur« ). Ainsi, à trop négliger l’environnement des supports et de ceux qui les déterminent, nous souscrivons à des modèles en apparence libertaire.
Bob Stein n’est cependant pas naïf et il ne nie pas totalement cette part de contrainte. Lorsqu’il plaide par exemple pour la lecture dans le navigateur, qui ne passerait donc pas par des applications attachées à un OS, il révèle implicitement tous les enjeux liés aux objets de lecture et aux positions institutionnelles auxquelles ils sont soumis. Mais il ne pousse pas assez loin la logique pour voir derrière la « lecture sociale » un moyen détourné et encore plus sûr de verrouiller une liberté d’autant plus limitée qu’on l’encourage à être revendiquée.
aNobii : associer une librairie aux réseaux sociaux de lecteurs
Stein ne fut pas le seul à parler de la « lecture sociale » (je désigne ainsi un slogan que nous comprenons tous instantanément mais que nous serions bien embarrassés de définir, si nous devions commencer à en dresser une typologie…), même si le consultant Brian O’Leary, le grand promotteur du « livre-contexte », a pu regretter que les formats (Apps, ePub, etc.) soient un peu trop mis à l’honneur :
Comme le rapporte le blog de la Foire de Frankfurt une conférence sur le « Social reading and Sharing » aura en effet permis d’entendre 2 acteurs du « livre social » lors du PLC : Berlucchi d’aNobii (voir mon billet) et Henrik Berggren de ReadMill (un service proche de Diigo mais pour les livres).
En Italie, je n’ai repéré jusque-là que 3 réseaux réseaux de lecteurs (ce qui est déjà pas mal) : BookLiners (proche de BookGlutton) récemment lancé, Zazie.it et aNobii donc, concurrent direct de Goodreads ou Shelfari. Or, le fondateur d’aNobii entend distancer ces deux derniers, en proposant à son lectorat d’acheter directement des livres depuis la librairie (dans les nuages) qu’il va lancer (voir la vidéo ci-dessous).
Il espère ainsi encourager l’achat par la fidélisation que le sentiment communautaire est censé développer chez l’utilisateur. Si ça c’est pas un discours marchand qui repose sur la prescription de la participation…;-)
Readmill : exploiter les données que fournissent les annotations…
Les pouvoirs publics, conscients des problèmes immenses et beaucoup trop minimisés des pratiques d’annotation, qui déterminent l’accès et la digestion de nos savoirs qui fondent notre société, commencent à prendre au sérieux ce phénomène. J’ai ainsi vu un tweet durant la Foire qui faisait état d’un service d’annotations marginales (eMargin) en version bêta qui vient d’être lancé par Research and Development Unit for English Studies et repéré par le groupe de travail chargé de réfléchir à la standardisation des annotations sur écran (NISO et InternetArchive donc). Pour ma part, si j’informe sur ces enjeux (que je maîtrise encore bien trop mal), je ne suis pas si inquiet : la marge est le lieu de la marginalité où s’exprime également, ne l’oublions jamais, l’infinie ressource des lecteurs-pérégrins, toujours libres de braconner sur le terrain de la lecture, d’inventer des formes de contestation et de détournement des dispositifs qui chercheraient à les exploiter.
La culture de la métadonnée
Les données font donc bien l’objet de conflits qui déterminent aujourd’hui les conditions de circulation des textes et des pratiques attachées à ces textes. La conférence MetaData Perspectives 2011, dont Publishing Perspectives a bien rendu compte, s’est quant à elle plutôt penchée sur les métadonnées, c’est-à-dire sur cette ensemble de descripteurs (titre, auteur, tags, etc.) qui permettent de qualifier un objet (un livre, par exemple) et de le retrouver via un moteur de recherche dans une grosse base de données.
La gestion des métadonnées doit être une priorité stratégique. (Fan Toolan de Firebrand Technologies)
Or, les métadonnées ont une importance capitale dans la commercialisation des livres numériques. Bien renseigné, un livre se vend en effet 70 % mieux qu’un autre dont les métadonnées seraient incomplètes ! C’est que Google prend en compte la qualité du paratexte d’un livre (ses métadonnées ici), c’est-à-dire l’ensemble des éléments (titre, auteur, critiques, avis, etc.) qui l’environnent de mots-clés intelligemment répétés et assurent ainsi sa cohérence documentaire. C’est pourquoi O’Leary plaide depuis des années pour le « livre-contexte » (voir mon billet). Ainsi les limites des métadonnées reflètent-elles les limites que le développement d’un éditeur connaîtra parce qu’elles révèlent des problèmes structuraux au sein de sa maison.







En te lisant je me prends à rêver d’une politique de la marge comme espace de liberté dans des architextes :-). Histoire de sortir de l’ambivalence de la lecture sociale (et celle du web social plus largement) qui tu soulignes : les capitalistes qui captent les donnée, en font des graphes et et les revendent et les gentils internautes sans libre arbitre qui se laissent manipuler en en redemandant… si seulement on pouvait analyser la complexité en sortant de ces grilles de lecture!
J’espérais justement sortir de ces analyses caricaturales en introduisant la figure du lecteur-pérégrin-braconneur et de ses écrits ;-)
Plus intéressant en effet : voir comment s’organise la capture du lecteur, comprendre quels discours sont mobilisés, quelles positions se manifestent, quels espaces de création sont autorisés, quelles marginalités naissent, quels écosystèmes s’organisent.
Car c’est très complexe et j’ai souvent vu les internautes, parce que leur capital social dépendait de ces réseaux sociaux, proposer des affinages des cadres de la capture, participer à l’amélioration du système de recommandation et de navigation, etc.
Ce billet visait donc plus à montrer pourquoi la circulation et la transmission de nos écrits posaient aujourd’hui problème. Que les entreprises veuillent trouver un modèle économique, c’est parfaitement normal (et je m’en fiche un peu à vrai dire)…sauf que ce modèle économique contraint précisément la mobilité des productions textuelles.