La ville de Québec organise depuis 14 ans un festival d’Art numérique (Mois Multi), chargé cette année d’explorer la « notion complexe d’espace » à partir d’un programme riche (« concert participatif, cartographie sonore, cinéma immersif, oeuvres cinétiques », dit le programme). Je ne pourrai pas tout voir, comme les places sont relativement chères (entre 15 et 30 dollars); me rendrai donc aux « entrées libres » des prochaines semaines.
Une exception cependant (ou deux peut-être; selon le budget ;-) : lundi soir, avec mon coloc’, on est allés voir Outrage au public de Handke. Cette (non-)pièce de théâtre, créée en 1966, semble d’abord s’inscrire « classiquement » dans la perspective de distanciation ouverte par Brecht à la fin des années 50. Projeté sur un écran, le public est en effet seul et face à lui-même, encouragé par des voix robotisées à élargir sa conception du théâtre (voire à l’abandonner) et à prendre, par conséquent, du recul avec ces « êtres de papier » (comme disait Valéry) que sont les personnages et ces situations en carton-pâte (comme je dis) que sont les intrigues, les histoires, les rebondissements. Illusion, tout est illusion ou plutôt : tout n’est que convention. Les portes dérobées d’où sortent et entrent les personnages : convention; le décor : convention; notre négation : convention.
Pour le comprendre, le (non-)spectateur est d’abord déjoué dans ses attentes :
« Nous ne préparons pas un coup de théâtre il n’y a pas de dialogue vous n’êtes pas complices. Mettez vous bien dans la tête qu’il ne se passera rien »
puis bousculé, avec humour (c’est ce qui distingue notamment le travail de Handke d’une simple préface théorique) :
« Votre conception du théâtre…on s’en fout »
« Vous êtes lassants vous n’êtes pas un sujet en or : en vous choisissant l’auteur n’était pas très inspiré. Vous nous ennuyez »
« Ce soir on ne joue pas : on joue avec vous. Vous n’en aurez pas pour votre argent. «
Tous les codes théâtraux, hérités d’Aristote (souvent caricaturée, d’ailleurs, sa Poétique : car elle n’a jamais fourni des codes prescriptifs et immuables; elle n’a jamais fait que décrire ceux en vigueur dans l’antiquité); tous les codes théâtraux, donc, sont interrogés et pulvérisés :
Il n’y a pas de pauses dans notre texte. Les sous-entendus ça n’est que du vent. Il n’y a pas de silence éloquent il n’y a pas de silence mortel.
Ce soir on se moque de toutes les possibilités du théâtre.
Car, en effet : « Ici, il n’y a pas de place pour le théâtre ». L’affirmation est cependant difficile à intégrer, précisément parce qu’une salle et ce qui est interrogé en son espace s’inscrivent toujours dans un cadre plus large, à la fois économique (nous avons payé notre place), discursif (présentation par le flayer) et social (chacun – nous, mais aussi les salariés, les ouvreuses, etc. – se comporte « comme au théâtre ») qui réintroduit en permanence les codes évacués.
Mais le metteur en scène (Christian Lapointe) a su jouer avec cette énonciation d’arrière-plan (description minimaliste du flyer, par exemple) et accompagner le texte de Handke d’un dispositif brillant. Le public n’est pas seulement projeté sur l’écran : il découvre, progressivement, qu’il était filmé. Se superposent ainsi plusieurs images qui correspondent à différents temps : nous cohabitons – sur l’écran – avec notre propre image capturée quelques minutes plus tôt :
L’espace également est bouleversé comme nous sommes parfois amenés à nous mouvoir pour comprendre à quelle temporalité appartient chaque image projetée (un signe de la main, par exemple, permettra de distinguer l’image-présente de l’image-hologramme). Le théâtre de Handke et la mise en scène de Lapointe cherchent en effet à réintroduire la dimension corporelle du public :
Vous devenez des spectateurs. Vous avez des yeux et des mains.
Vous devenez conscient du battement de vos paupières. Vous devenez présent d’esprit.
C’est ainsi que cette (non-)pièce se clôt sur un film à rebours de cette (non-)représentation : 3 minutes pendant lesquelles tout est rejoué à l’envers sur les voix superposées des comédiens qu’on n’entend nécessairement plus (ils préparaient l’éclosion du public comme spectateur de lui-même). Handke et Lapointe usent des ressorts narratifs et dramatiques (condensation de l’espace et du temps) pour donner accès au spectacle d’un quotidien qu’on ne voit plus parce qu’il est précisément dilué dans le temps et l’espace. Nous assistons alors non seulement à notre propre arrivée (naissance) dans la salle mais en plus à tout ce qui s’est joué avant même que nous nous installions (gestation) :
L’espace se vide donc progressivement du poids et de la présence de ses occupants. Avec cette révélation : nous sommes fascinants.

C’est très « Théâtre de la Colline », cette histoire ! ;)