Machinerie du marché Au marché comme au théâtre

Karim me rapportait ce matin un échange entendu au marché entre deux vendeurs du même stand :

- Vendeur 1 : « 1 euro le kilo de tomates, 1 euro ! »

- Vendeur 2 : « Non, c’est vrai ? Pas cher ! »

La complicité au marché est semblable à celle du théâtre (theatrum mundi, pour reprendre Goffman) : personne n’est dupe (impossible d’ignorer la machinerie des coulisses exhibées avec ces camions qui encerclent le marché), mais tout le monde fait semblant de ne pas savoir. C’est que la suspension de son jugement bénéficie à un acheteur également venu pour être un spectateur.

Derrière des formules (« C’est quand même plus sympa qu’à Casino ! »), en effet, le plaisir de la représentation, plaisir d’assister à une pièce de théâtre et de feindre de ne pas pouvoir anticiper sur son déroulement. Car la règle est connue : la multiplicité des stands ne vise qu’à donner l’illusion au consommateur d’être venu faire un choix et de se décider entre les mêmes prix. Il y a donc un doux plaisir à se laisser avoir (les plus expérimentés fermeront cependant leurs sacs, pour éviter que le vendeur ne rajoute d’autres tomates) et à s’en défendre (j’appelle ainsi toujours ma famille pour lui parler des « bonnes affaires » de mon marché) ou, au contraire, à jouer les « fins » négociateurs (Karim, touchant, a tout de suite parlé marocain au moment de négocier son fameux kilo de poireaux).

Nous aimons nous imaginer roi avec une cour où tous nous reconnaîtraient (« Il m’a repéré, je viens toujours chez lui, qu’est-ce que tu veux… ») et nous salueraient en signe de respect, où nous montrerions que l’on connaît tout ce monde pour n’en élire finalement que quelques-uns (« Karim, ne salue pas à chaque fois ! T’es pas à ton Casino là ! ») alors que, en dehors de cet espace où s’ignorent et règnent 100 autres rois, nous ne sommes plus personne.

Tu te rends compte ? 1 kilo de tomates pour 1 euro ! C’est mon marché ça…

Mais le mouvement incessant des pieds conditionne la nature de la représentation : comme chacun se déplace en permanence d’un stand à l’autre, le morceau entendu doit être continu. Aussi les techniques d’appâtement du vendeur (« 1 euro mes tomates, 1 euro » comme le pêcheur qui agite une main dans l’eau) ne sont-elles pas des indications données au consommateur (on ne les entend très vite plus), mais un fil conducteur (une musique d’ambiance) qui assure la cohésion entre des scènes diverses propres à ces espaces où l’homme qui se rase observe dans son réverbère un gamin tendre une lourde pièce pour payer ses churros.