Je prépare depuis quelques temps une cartographie du livre (dit) social et tombe, de temps en temps, sur des services originaux, amusants, qui ne rentrent pas directement dans le cadre de mes travaux mais que le blog me permet de présenter.
Une façon, pour moi, de pas être frustré par leur écartement du corpus et de ne pas forcer abusivement sa porte pour les y faire entrer. Vous l’aurez compris : vous êtes sur une décharge publique. ;)
Aujourd’hui, petite présentation de BookMooch (de « Mooch », « Obtenir quelque chose sans payer »), un site né en 2006 qui permet de donner/recevoir des livres (ils ne sont donc pas laissés à l’abandon comme sur BookCrossing), de « partager ses pensées » (sic) et de rencontrer les quelques 200 000 membres.
La logique du contre-don
L’interface d’administration répond à cet objectif, divisée en plusieurs catégories :
Donnez, vous recevrez, telle est la philosophie de BookMooch, clairement expliquée par l’équipe : « BookMooch vous permet de donner des livres dont vous n’avez plus besoin en échange de livres que vous voulez vraiment. »
Chaque envoi donne accès à une gratification graduelle (1 point pour un livre envoyé dans votre pays, 3 pour un livre envoyé dans un autre pays) qui doit pouvoir « réparer » l’effort consenti.
J’y vois plusieurs intérêts :
- Parler dans une langue propre à la communauté en fixant, par le chiffre, la valeur de chaque action, sur laquelle tout le monde s’entend et dont tout le monde reconnaît la grille d’évaluation.
- Mettre en place une forme de justice sociale qui pense, en amont, les éventuels abus (celui qui demande toujours sans donner : le « tricheur » tel que l’identifie le fondateur du site) et le sentiment d’injustice qu’ils peuvent susciter.
- Détourner la valeur mercantile du service. Le « point » est ainsi convertible en don-de-soi. Donner un point à une association caritative, c’est se donner la possibilité de briser la logique du contre-don, celle du retour attendu, et de retrouver par conséquent la fonction première du don : la reconnaissance de l’alter-ego par la réciprocité.
Dépannez-vous
Le vocabulaire est très important : on ne fait pas que troquer des livres, on se « dépanne ». L’équipe appelle par ailleurs à un don, sans mendier, qui serait fait naturellement par l’utilisateur, suite à son contentement du service.
C’est pourquoi elle est si transparente (voir la page des statistiques). « Comment nous payons nos factures ? » Par une petite commission (5 %) touchée sur chaque livre vendu sur Amazon, vers lesquels BookMooch a fait un lien.
Ce qui veut dire, en gros : « Les mecs, on a un projet humaniste, mais faut bien faire tourner la boutique, vous comprenez ? Pas de mal à parler de fric, mettons les cartes sur la table, parlons-nous franchement. »
Vendre ses livres ou donner ses livres ? That is the question.
On ne « jette » pas non plus ses livres : on les donne, parce qu’un livre n’est pas un objet comme un autre, parce qu’on se dépose dans les objets qui nous entourent : « si vous êtes un passionné de livres, vous savez à quel point il peut être difficile émotionnellement de jeter un livre, même si vous ne le lirez plus jamais ».
BookMooch dépasse ici la première définition du livre (un support) pour lui préférer la seconde (un discours de l’esprit). Ce discours se transmet, témoigne d’une culture qui nous est commune et qu’on ne saurait bazarder pour quelques sesterces. En postulant ces émotions chez moi, BookMooch me rend bien honteux de vendre mes livres chez Gilbert…
Entre économétrie et humanisme
Les moyens de stimulation de la communauté repose sur un mécanisme infantile, que nous avons tous connu : le bon point, la bonne image, et la mise à l’honneur des membres les plus actifs, « sémiotisés », c’est-à-dire ici représentés textuellement et graphiquement, organisés par un document qui rend compte de leurs activités (« Rianne la recycleuse ») :
Le barème est très précisément établi, d’une part parce qu’il faut pouvoir se référer à une grille d’évaluation commune, qui ne souffre d’aucune interprétation, et d’autre part parce qu’il fournit à l’utilisateur le plaisir intellectuel de la comptabilisation et de la division chiffrée du travail (c’est-à-dire la mesure de ses actions virtuelles) :
Le système a l’air de bien fonctionner. En 2011 par exemple, pour 200 000 membres environ, 80 000 ont donné des livres et 60 000 en ont reçus (le reste va aux associations caritatives).




