Musée Branly discussion avec Mika Hygiène de la lecture (IV) : comment lire ailleurs est il possible ?Mikaël, qui a ouvert la série sur les pratiques d’annotations, est un bel objet d’étude (en plus d’être un ami ;) : un brin psychorigide, soucieux du détail et de l’équilibre (j’ai toujours l’impression que chacun des objets de son espace a été positionné en regard des autres de manière à fournir une belle composition), ses rapports à la lecture et aux livres observent des protocoles précis, voire médicaux.

Or, si, par exemple, Mikaël ne peut pas lire de livres chez lui sans s’être d’abord lavé les mains, il n’éprouve aucune gêne à pratiquer cette activité dans le métro. À oublier, par conséquent, l’hypothèse (paresseuse, évidente) selon laquelle il souhaiterait maintenir dans un état initial, vierge, ses livres : leurs salissures ne le dérangent pas, elles participent même de leur vie, mais seulement lorsqu’elles sont rapportées de l’extérieur, quand son livre n’est temporairement plus le sien (piste explorée ici).

La lecture dans le métro permet en effet – qu’un temps – une suspension des protocoles et une revalorisation de son activité : bien qu’il lise, Mikaël est en fait davantage dans une gestion des risques et un affaiblissement de leurs conséquences. C’est pourquoi il ne commence jamais un livre dans le métro : ce serait finir par banaliser un geste qu’il ne pratique qu’exceptionnellement, pour la seule raison qu’il n’a pas le choix, qu’il faut bien « faire avec » (le livre commencé dans ces conditions se réduirait alors à ce premier geste, qui inaugure la lecture et la définit, à l’inverse du livre poursuivi après et selon cette définition; le passage ainsi lu, suspendu, situé entre deux eaux, ne tombe sous la loi d’aucun territoire, c’est-à-dire d’aucune règle territoriale).

Ses protocoles ne sont donc pas des tocs (Mikaël ne se lave jamais les mains pour rester maladivement propre mais dans le seul but de marquer des temps d’arrêt, de temporaliser ses activités, d’assurer des transitions entre elles) : ils définissent en fait les qualités optimales de sa lecture mais leur application n’est pas souveraine, tyrannique, parce qu’elle ne se substitue pas à l’efficacité de la lecture et à ses possibilités de réalisation.

Elle ne vaut ainsi pas moins que l’autre. Ces conditions définissent en effet peut-être le cadre d’une bonne opération, mais sans que les risques encourus en dehors de ce cadre opérationnel ne disqualifient d’emblée, a priori, le résultat (ainsi d’un médecin qui viendrait secourir un homme dans la rue et à qui personne ne viendrait bien évidemment reprocher le manquement aux règles les plus élémentaires de santé).

Aveu d’échec, pourtant, malgré tout, la possibilité de lire dans ces conditions – en faisant l’impasse sur ces protocoles – : lecteur irresponsable, tu ne vas pas jusqu’au bout du geste qui t’aurait poussé à respecter pleinement ton statut en cessant de lire, comme d’autres ont arrêté d’écrire, conscients de l’exigence que cette activité impliquait. Car si lire ailleurs est possible, c’est bien parce que nous renonçons un temps à lire…