À quelle épreuve nous soumet chaque jour Protée ? Dieu des eaux et gardien d’un troupeau de phoques, il se transforme pour échapper aux questions que lui posent les hommes. C’est qu’en plus d’être un puissant magicien, Protée a le don de divination : il lit dans le monde invisible et lui donne une forme intelligible, lui qui a la capacité de toutes les prendre. Il nous revient d’abord de comprendre pourquoi tant d’hommes cherchèrent à l’attraper.
Une vieille question
La philosophie antique a toute été occupée à répondre à cette question, classique : comment se peut-il que nous reconnaissions une permanence dans le changement ? Ou, pour le dire autrement : comment se fait-il que nous puissions naturellement établir un lien de correspondance entre le bâton que nous cassons et celui qui, une seconde auparavant, était encore intact ? Bref, comment reconnaître une matière capable de prendre des formes aussi variées ? Si la réponse à cette question est si importante, c’est qu’elle engage la possibilité même d’une connaissance : comment, en effet, nous assurer de la solidité d’un savoir dont les fondements seraient sujets au changement ? Face à ce problème, les positions ont varié : si certains (comme Platon – mais il est beaucoup plus nuancé qu’on le dit) n’envisagent de savoirs que dans la stabilité des Idées, dans un monde où l’usure et le temps n’ont pas de prise (et ainsi, si le bâton casse, l’Idée même du bâton – c’est-à-dire sa représentation – nous le fait voir, comme un voile de vérité impossible à déchirer, sous la même forme mentale), d’autres choisissent, au contraire, d’asseoir ce savoir sur des stratégies d’authentification de ses différentes altérations.
Chaîne de transmissions (îsnad)
Ainsi des arabes. Depuis l’avènement de l’Islam, ils ont en effet mis au point une technique, chargée de mesurer le degré d’authenticité d’un témoignage sur la vie du Prophète Mahomet : l’îsnad permet ainsi de trouver, dans la chaîne des transmissions d’un témoignage, la faille potentielle et, implicitement, d’évaluer la charge de fiabilité accordée à un transmetteur (« Un tel a dit qu’un tel a dit qu’un tel a dit qu’un tel a dit, etc. »). De même, pour saisir l’Internet-des-eaux, si proche du dieu marin Protée, des stratégies ont été mises au point, qui permettent de retrouver la matière première (un tweet, un titre de musique) à partir de ses transformations (ce sont les « RT », ce sont les remix), toujours liées (pseudonyme) à un premier témoin producteur et à ses transmetteurs (une faille dans la chaîne d’authentification donne l’occasion, à l’inverse, de comprendre son mécanisme; ainsi, lorsque le premier producteur, à l’origine de la première transformation de la matière, n’est pas mentionnée, chacun prend naturellement conscience de la nécessité de la restaurer – d’où les licences de circulation des oeuvres, qui garantissent bien leur partage authentifié).
Tenir bon, fixer le mouvant
Mélénas, face à Protée, ne procéda pas autrement : alors que le Dieu prenait les formes les plus variées, il le tint de toutes ses forces. Ainsi, malgré la multiplicité des figures adoptées ou, si l’on préfère – pour reprendre la terminologie aristotélicienne –, en dépit des différentes catégories investies, Mélénas avait trouvé la substance du Dieu Protée, celle qui lui permettait désormais de le reconnaître en toute circonstance. Il le captura donc, comme le philosophe capture la Vérité (synonyme, chez Platon, de « l’Être ») grâce à la dialectique, qui est une technique de découpage de la réalité et de pistage de chaque chose découpée. Dans cette perspective, donc, le mythe de Protée est un exercice anticipé de la philosophie platonicienne (ou la philosophie platonicienne une théorisation du mythe de Protée).
La première question – celle des techniques de capture et de fixation des transformations – a été traitée : il s’agit donc d’accueillir les métamorphoses comme un principe nécessaire à la vitalité de la matière et d’accepter, par conséquent, la mutation des choses, à condition de suivre très précisément leurs mutations. Les ressources et le savoir sur Internet suivent les mêmes procédures : nous acceptons, en effet, de les partager mais nous nous assurons toujours d’avoir les moyens de tracer les différentes formes prises par ce savoir et ces ressources dans chaque partage, qui constitue autant de réécritures, donc de métamorphoses. Le philologue, lui aussi, sait bien que l’archivage sans partage, c’est-à-dire la fixation définitive et aveugle, constitue un leurre : qu’un lieu de mémoire brûle, et c’est tout son savoir qui disparaît. La contrepartie du partage est cependant lourde, et il le sait : il est l’objet de transformations, qui sont parfois des corruptions et des contaminations. Mais c’est à cette seule condition, paradoxale, que la pérennité d’un savoir est garantie : dans la fragilité et les aléas de sa circulation et de sa transmission dont il devra – parfois – corriger les errements.
Pourquoi Mélénas ne fut-il pas puni ?
Revenons à Protée et à Mélénas. Le Dieu marin, nous apprend Homère, était doté du don de divination. Or, ce n’est qu’en le saisissant, c’est-à-dire en réduisant toutes ses transformations, en retrouvant la substance derrière les catégories, l’être caché derrière les masques, que Ménélas parvint à connaître la vérité. Pourquoi ne fut-il pas puni ? C’est, en effet, en regardant Eurydice qu’Orphée la perdit et c’est en fixant Méduse que les hommes étaient pétrifiés. Aucun pourtant n’avait la foi de Mélénas : si Orphée se retourna sur Eurydice, c’est uniquement parce qu’il craignit tout à coup, pris de panique, de la perdre. Or, jamais la main de Mélénas ne trembla :
Soudain nous nous précipitons sur lui avec des cris terribles, et nos bras le serrent comme de fortes chaînes. Il ne met pas en oubli ses artifices. D’abord lion, il secoue une crinière hérissée ; bientôt il est un dragon terrible, un léopard furieux, un sanglier énorme ; il s’écoule en eau rapide; arbre, son front touche les nues. Nous demeurons sans épouvante, et redoublons d’efforts pour le dompter.
Aux premiers, la mort fut promise; au second, elle fut révélée. Mélénas apprit en effet de Protée que son frère était mort et qu’il devrait, pour continuer son voyage, lui édifier une tombe et faire des sacrifices aux Dieux. En fixant fermement Protée – soit le mouvant -, Mélénas se vit : c’est bien dans l’éclat mouvant des choses qu’il entr’aperçut une seconde – sans doute l’éternité d’une seconde, comme Proust fit l’expérience de l’extase du temps – son propre visage dans la forme liquide qu’avait alors pris Protée (chez Platon, c’est en tenant fermement des chevaux furieux que l’âme parvient à contempler fugacement le ciel des Idées). Et, contrairement à Narcisse, il ne se noya pas dans son propre regard. Les victimes de Méduse, comme Orphée, furent en effet condamnées pour n’avoir pas su se tourner vers le Monde, c’est-à-dire vers l’amour du vivant, qui est l’autre nom de la célébration. Car célébrer, c’est dissoudre les catégories d’une chose dans l’affirmation d’une seule : elle est, elle existe. Elle peut être grande, petite, haute, large, peu importe : elle est.
La question que nous pose finalement Protée est donc la suivante : que célébrer, qu’aimer ? Il faut revenir à ce qui a été révélé. Mélénas apprit qu’il devait édifier une tombe pour son frère et commettre des sacrifices pour les Dieux. Or, la mort, dans la philosophie platonicienne, est bien un acte de célébration (et de libération) : elle consiste, comme la dialectique, comme l’amour, à encercler le vivant, à traquer la caractéristique commune de toutes les choses : qu’elles sont, qu’elles existent (la grandeur existe, la cuillère existe, la petitesse existe, le mouchoir existe, malgré leur grandeur, leur forme, leur blancheur). Bref, aimer consiste à célébrer l’éphémère (la feuille qui tombe, l’eau qui coule, etc.), c’est-à-dire la mort en nous. Le mythe de Protée ne dit rien d’autre : Mélénas et ses hommes ne cherchèrent en effet pas à se détourner de « l’odeur mortelle des phoques » mais, au contraire, grâce à l’ambroisie que la fille de Protée plaça dans leurs narines, à en faire un principe de vie.
Deux détournements : le chiffre et l’infographie
Le détournement de cette ambition, de la mort, nous guette toujours pourtant. Les chiffres, par exemple, sont porteurs d’une illusion : ils cherchent, par le vertige qu’ils suscitent (nombre de RT, de vues, etc.), à nous éloigner un peu plus de la chaîne de tous les transmetteurs , c’est-à-dire de la nécessité de vérifier, en dissociant la masse, la part de vérité dont est capable chacun des transmetteurs (ce qui implique, par conséquent, de comprendre précisément ce qui a été vu, retenu, comment, etc.). En nous détournant, c’est-à-dire en nous divertissant, ils tentent donc de nous écarter de l’essentiel : de la dialectique, du discernement, bref, de la mort. Et la chaîne des transmetteurs menace de n’être plus qu’une chaîne d’informations.
Une autre figure de la diversion consiste à remplacer Protée : nous nous prenons alors pour de divins devins. Comme lui, nous tentons de donner une forme intelligible au monde changeant : nous rassemblons alors, dans un cadre fini (une « infographie »), un ensemble de choses à partir desquelles nous cherchons une cohérence. Sans surprise, nous produisons plutôt des prophéties auto-révélatrices, qui ne donnent finalement à voir qu’un mode de fonctionnement et de représentation du monde :
Du mirement à la contemplation
Des tombeaux vivants
Pour autant, la mort est implicitement présente sur le réseau : nous passons notre temps à capturer, découper, séparer, écarteler, distinguer, comme la dialectique qui est une activité mortuaire; puis, nous rassemblons, nous reconstituons, nous fabriquons avant de découper à nouveau, d’écarteler, de distinguer, de séparer. Nous inventons, nous célébrons, nous multiplions et nous réduisons avant de déployer à nouveau; bref, nous construisons des tombeaux vivants.
L’histoire du Jour et de la Nuit
À quelle épreuve nous a donc soumis Protée ? À l’épreuve de la contemplation, qui pétrifie les uns (Méduse), noie les autres (Narcisse). Après « pourquoi fixer Protée » et « que » célébrer (la mort, l’éphémère pour les faire accéder à cette zone où plus rien ne se distingue : celle de l’existence), demandons-nous : pourquoi passer du mirement à la contemplation ? La mort a semble-t-il inscrit dans nos corps cette dualité, qu’il nous faut dépasser. Pour le comprendre, j’explorerai un autre mythe : celui du Jour et de la Nuit.
I.
À l’origine, , en effet, le Jour n’était pas le Jour et la Nuit n’était pas la Nuit : le Jour n’éclairait pas le monde et la Nuit de l’éteignait pas. Ils marchaient à côté, sans jamais se quitter, tant et si bien que les Dieux ne dormaient pas. Comment pourraient-ils alors rêver les hommes et se reposer ? Car nous ne vivons que le temps de leur nuit (parfois, réveillés par le froid ou un bruit, les Dieux ne savent pas qu’ils tuent un homme). Mais ce temps n’existait pas encore, car le Jour et la Nuit, trop occupés à s’aimer, ne pensaient pas à se suivre, l’un derrière l’autre. Les Dieux, incapables de rêver, passaient leurs temps à se battre, menaçant l’équilibre du monde. Leur Roi décida alors de séparer le Jour et la Nuit : il attacha la Nuit à une jument enragée par l’amour, et le Jour à un cheval apeuré par elle. Pour éviter que la jument ne tue l’amant de la Nuit, il donna à la Nuit une lampe : « Chaque fois que la jument sera proche du cheval, tu éteindras la lampe, pour sauver le Jour. » La jument se trouvait alors dans le noir, et s’arrêtait, jusqu’à ce que le cheval soit assez loin pour que la Nuit rallume la lampe et voie enfin le visage souriant du Jour. Emu, le Roi des Dieux leur donna le Temps, pour leur permettre de mesurer les heures qui les séparaient l’un de l’autre. Depuis, nos jours sont comptés : ce sont les jours qui nous séparent de notre dernière Nuit.
II.
Pour faire patienter la Nuit pendant le jour, le Jour lui envoyait des messages accrochés à la patte d’un cygne. Il rejoignait alors la Nuit avant qu’elle n’éteigne sa lampe. Mais au moment de repartir, incapable de retrouver le Jour, il mourait. Un cygne renaissait alors : il brûlait et renaissait de sa cendre, porté par le vent jusqu’aux premiers feux du jour. Depuis ce temps, on dit des amoureux qu’ils meurent « à petits feux » car leur oiseau brûle de ses nuits pour retrouver le chemin du jour.
III.
Il arrivait aussi que le Jour, dans sa hâte, envoie un cygne avant qu’il n’ait assez grandi. Privé de malice et de force, il ne volait pas assez haut pour atteindre la main de la Nuit, et mourait, dans un dernier cri, « le chant du cygne ». Ces messages perdus, il les appela « Croque-mort », car la Jument, à leur portée, dévorait les ailes de l’oiseau; les messages reçus, il les appela « Trompe-la-mort » car la Jument, bien qu’enragée, ne pouvait pas les toucher. Enveloppée dans les plumes du cygne, on pouvait alors voir la nuit blanche, – dont la lune pleine se souvient encore…- en éveil, trop occupée à lire ses lettres pour éteindre ses lampes. Des deux membres arrachés par la mort, nous avons gardé une marque, les yeux, qui rappellent l’emplacement des ailes du cygne. Reliées au cœur, elles étaient en contact avec notre âme, qui les élevait vers la mort, prête à la séparer du corps qui l’emprisonnait. Mais aujourd’hui, parce que nous ne pouvons plus voler, nos yeux reflètent les messages lumineux que l’âme parvient à envoyer du cœur jusqu’au ciel. Les yeux sont donc « le miroir de l’âme » : comme un phare, ils révèlent notre position à la mort et la guident jusqu’à notre âme.
IV.
Or, quand nous sommes aveuglement amoureux, les messages lumineux reflétés par l’âme sont renvoyés vers chacun des miroirs des aimants. Aveuglés, ils ne donnent aucun signe de leur vie à la mort, alors incapable de couper leur fil. L’Amour-Aveugle condamne ainsi à une vie de misère, parce qu’il maintient l’âme dans l’immortalité d’un présent sans fin; à l’inverse, l’Amour-Des-Choses la met au contact du monde, sur lequel son fil résonne, et la libère du corps qui l’emprisonne. En le voyant remuer, la mort s’empresse en effet de le couper. Ainsi nous mourrons, mais sur le rythme du monde.
La révélation de Protée et la ruse d’Ulysse
Internet, comme Protée, oscillent ainsi entre le mouvant et le fixe, entre les catégories et l’être, entre les masques et le visage, entre Orphée l’aveuglé et Ménélas l’éveillé. Cette binarité peut cependant être dépassée par la célébration, geste d’amour et de mort qui emprunte à la fois à l’élan vital et à la pierre tombale, seul capable de fixer Protée pour aussitôt le libérer.
Le dilemme posé à Ulysse et aux marins nous est en effet quotidiennement posé : faut-il se boucher les oreilles et se priver des délices de la révélation ou s’y livrer et périr, comme Orphée ? Insistons en déplaçant la question ou, du moins, en l’adaptant : comment naviguer de liens en liens, de sites en sites, de tweets en tweets, comment suivre les métamorphoses du vivant, les accueillir sans les fixer dans une forme mortuaire ? La réponse, même si elle a nécessité tout ce cheminement, est assez simple : elle nous est donnée par Ulysse. Il s’accrocha en effet au mât du navire pour s’abandonner au chant des sirènes, c’est-à-dire aux visions déformantes et hallucinatoires qu’elles suscitèrent en lui lorsque, les yeux révulsés, il contempla le Ciel des Idées (les sirènes volaient). Ainsi, bien que sujet aux changements, Ulysse était fixé : il se tenait fermement, comme Mélénas, à un foyer. Ce foyer, pour nous, n’est rien d’autre que l’annotation et le blog, ancres plantées dans l’eau mouvante du web.


