Hier, en allant bruncher chez ma cousine, qui habite Porte de Versailles (sud-ouest de Paris où ont lieu tous les salons : agriculture, livre, etc.), j’ai pu photographier les affiches publicitaires judicieusement placées dans le métro parisien par la société Bookeen, connue pour ses eReaders made in France.

Pas con, à quelques jours de l’inauguration du Salon du livre 2011 :

Quelques remarques :

  • Bookeen convoque des postures manifestées par les amateurs de livres eux-mêmes (c’est la fonction de la pub : appeler des savoirs stéréotypés, reconnaître le système de valeurs du public visé) : sur les forums de Babélio, le vocabulaire sur la consommation des livres est en effet extrêmement présent. Les membres mesurent leur passion livresque à leur boulimie, témoin d’une activité prenante, qui se constate socialement et qui, contrairement à la boulimie alimentaire, est ici valorisée. C’est que le livre est une nourriture spirituelle dont on n’abuse jamais assez : comme l’ambroisie, elle élève celui qui la goûte (position qui est passée, de la moitié du XIX°s au XX°s, de la lecture ecclésiastique à la lecture d’oeuvre littérature, jugée dangereuse avant de devenir une valeur consensuelle)
  • Nourriture, écriture et lecture sont ainsi indissociablement liées dans notre culture judéo-chrétienne. Haddad montre ainsi, dans Manger le livre que l’enfant juif, en apprenant à écrire, trace des lettres sur une tablette qui « sera recouverte de miel et que l’enfant lèchera« . Chez les chrétiens : le corps du Christ, à travers l’hostie, se consomme; ainsi son enseignement est-il intégré par une digestion qui doit pouvoir assurer l’assimilation, par un groupe, de valeurs communes. Lire un livre, c’est donc dévorer une histoire et faire partie de tous ceux qui pratiquent cette activité.
  • La communauté des lecteurs se reconnaît donc à cet acte de dévotion. Si Bookeen fait indirectement appel à cet imaginaire antique (sans doute ignoré par la société mais peu importe), qui a circulé jusqu’à nous de manière inconsciente, c’est pour organiser et fédérer une certaine communauté qui se reconnaît aussitôt par la quantité de livres qu’elle ingurgite (on parle alors de gros lecteurs).
  • Le passage du livre papier au livre numérique ne peut se faire que par la reconnaissance de ce comportement de lecture (qu’un support, certes, mais une tonne de livres). Le eReader cache en effet la pile de livres, acte de reconnaissance des gros lecteurs. C’est en fait une synecdoque particularisante qui désigne une partie (le eReader) pour signifier le tout (la quantité de livres, l’expérience de la lecture bref, la sphère-livre). En tant que signe social, marqué par son austérité religieuse, distinct de la tablette, il autorise donc une adoption qui rencontre moins de résistance des fétichistes du livre. Il doit également pouvoir conquérir de nouvelles terres et évangéliser de nouveaux esprits : et c’est ici la fonction du contenu (l’affiche montre La Carte et le territoire de Houellebecq, dernière nouveauté).
  • Mais beaucoup lire, être boulimique, ne s’accompagne pas ici d’une obésité : la nourriture spirituelle est poids plume. C’est pourquoi en lisant vous restez tout de même léger; c’est l’argument de la portabilité.