Un ami journaliste (Mikaël du blog L’Accoudoir) m’a récemment parlé d’un nouveau format de livre papier que s’apprête à lancer les Editions du Seuil : Point Deux. Et comme Mika connait leur attaché de pressé, on a été mis en relation.
J’ai donc reçu le communiqué de presse. On apprend que ce nouveau format, « révolutionnaire », sera lancé le 14 avril.
Depuis 60 ans (invention du livre de poche), une telle « révolution » n’aurait pas été constatée dans le monde de l’édition.
Emmanuelle Vial, la directrice de Point Deux positionne très clairement le projet : « C’est une réponse à la question que personne ne pose : à l’heure où le format numérique anime tous les débats, le livre en papier peut-il être amélioré, repensé, transformé ? »
Point Deux a un historique. Ce format a en effet été lancé aux Pays qui sont bas en septembre 2009 et devrait l’être courant 2011 aux Etats-Unis. 9 titres seront proposés le 14 avril, 35 autres au cours de l’année.
Ce format doit répondre à des soucis « d’encombrement, de poids et de confort de lecture ». Ainsi, « avec Point Deux, le papier n’a pas dit son dernier mot ! ».
Les caractéristiques du livre répondent à ces objectifs :
- Le sens de lecture est verticale. « Les marges centrales habituelles disparaissent au profit de lignes plus longues qui reposent les yeux. »
- La reliure cousue (vol-au-vent) offre une « formidable souplesse » et une « extrême solidité ».
- C’est du papier bible, très fin, « mais suffisamment opacifié ».
Quelques remarques :
- Ce n’est – évidemment – pas une révolution. Un ami-chercheur (Emmanuel) de l’Ecole des Chartes (oui, je connais du beau monde ;) m’écrit ainsi : « Le livre de tout petit format existait sous l’Ancien Régime et était d’ailleurs très apprécié. J’en possède un dans ma bibliothèque que je vais te photographier si tu veux. Ils étaient conçus pour tenir dans une main de dame. Outre l’usage mondain ou de dévotion (petits livres d’heures ou de piété), ces tout petits formats permettaient la circulation des gazettes, des nouvelles dites « à la main », de la littérature pornographique etc. Il faut aussi penser à la littérature de colportage qui était souvent de petit format (bibliothèque bleue). » La preuve par l’image :
- C’est comme les petites viennoiseries : la miniaturisation est un procédé qui coûte cher (Point 2 est deux fois plus petit qu’un livre de poche et relié, contrairement aux poches dont la couverture est collée) ce qui explique que les livres qui sortiront sont en moyenne à 10-11 euros. Or, le succès du livre de poche est en partie lié à son prix, 6 fois moins important qu’un livre grand format dans les années 50.
- L’opposition, dans le communiqué de presse, se fait entre le papier et le numérique. Bien sûr, il faut d’abord y voir une accroche marketing. Une maison aussi importante que Les Editions du Seuil ne peut en effet pas ignorer la nécessaire complémentarité entre le papier et le numérique. Cependant, j’y vois aussi l’obsession (légitime : on n’écrit pas sans cadre) de l’édition traditionnelle pour les formats que l’édition numérique, selon Brian O’Leary, ne doit pas suivre (c’est déjà fait : il existe bien des formats du livre numérique ;). Les formats excluent en effet tous les contenus qui ne peuvent pas s’y adapter. Au format, il faudrait donc privilégier le « contexte » :
- Les formats bizarroïdes vont probablement se multiplier dans les mois à venir. Certains, comme celui-ci, répondront à des questions pratiques et viendront, un peu illusoirement, concurrencer le livre numérique (poids, taille, encombrement); d’autres chercheront au contraire à s’en démarquer le plus possible. Dans tous les cas, ces formats se montreront transportables/intransportables, minuscules/gigantesques, tenables/intenables, sans doute pour rappeler que l’expérience de la lecture est aussi une expérience corporelle et que la fabrication des livres est aussi un art (voir mon billet sur les mooks, XXI et les beaux magazines : « The Atavist : le journalisme fictionnalisé sur l’iPad« ).
- C’est également pour moi la traduction d’une réaction d’un organisme, d’un corps débile devenu fou, qui se défend. C’est aussi la volonté de montrer qu’un livre ne se réduit pas à son discours, à son texte : la belle forme peut rehausser sa valeur, accroître le désir de possession d’un texte inséparable de son format, qui le justifie, qui le singularise et lui impose un péritexte éditorial différent, unique, introuvable ailleurs. Il faudra cependant aller plus loin et proposer, à terme, des formes d’écriture dépendantes de ce nouveau format sans lequel elles n’existeraient pas. Car Point 2 est en fait un format conservateur, témoin du rôle historique du livre de poche : assurer la réédition de best-sellers.
- L’histoire des formats est en effet riche en rebondissements : à l’âge classique, les grands formats in-quarto étaient réservés aux livres sérieux (pas innocent, donc, que Gallimard avec sa collection « Quarto » consacre des livres classiques, sans notes, sans appareil éditorial : ces oeuvres sont suffisamment sérieuses pour ne pas avoir à être consacrées). A l’inverse, les livres in-12 étaient méprisés au XIX°s. Stendhal parlait ainsi de petits romans « pour femmes de chambre ». Julien Gracq, héritier de ces préjugés, refusait également que ces oeuvres parussent en poche (très snob Juju). La consécration, jusqu’au XX°s, c’était la réédition en grand format (La Nouvelle Héloïse parut par exemple in-12 puis les oeuvres complètes in-quarto). Aujourd’hui, c’est l’inverse : il faut être réédité en poche.
- Les innovations mises en avant par le discours marketing du Seuil portent sur des facteurs censés être concurrentiels. C’est habile (ou fou) de leur part de reprendre à leur compte les points positifs généralement invoqués pour valoriser les eReaders. Ce que montre ici le Seuil, c’est qu’ils ne sont pas l’apanage de ces liseuses (« le livre papier n’a pas dit son dernier mot ! »). On est donc obligé de redéfinir ces avantages (que le Seuil postule comme ceux généralement mentionnés, en en oubliant volontairement bien d’autres). Petite guéguerre sans fin à laquelle il est inutile de se livrer. Merci tout de même au Seuil de ne nous avoir épargné – pour une fois – la mention de « l’odeur du papier« …
- De plus en plus de vidéos/illustrations rappellent ironiquement la valeur du papier, face au numérique :
On reste cependant dans le domaine humoristique, le petit clin d’oeil venu nous signifier (légitimement) qu’il faut arrêter de parler de « révolution » et que le terme d’évolution correspondrait mieux. Le Seuil prend au contraire très au sérieux la place du codex en rappelant son caractère révolutionnaire (et en effet, le passage du volumen au codex fut une révolution aux Ier-IIème s après J.C). Le vocabulaire utilisé est celui d’Apple (dans le communiqué de presse, on trouve d’ailleurs une photo d’un chargeur de Macbook, dans une valise pleine de Point 2) : tout est réinventé, merveilleux, formidable, si bien qu’un produit déjà connu, que l’on possède tous, devient un objet de désir. Cette stratégie a bien fonctionné sur moi : je n’ai jamais eu autant envie d’acquérir ce que j’ai déjà précisément parce que ce qui est offert, malgré l’exacerbation des caractéristiques de l’objet, n’est pas l’objet lui-même mais le rapport esthétisé à cet objet. Ce que j’ai hâte de retrouver, dans cet objet, c’est en fait un rapport à mon corps.
Je vous en reparle très vite (MAJ : voir l’article suivant). Suis en effet invité avec Mika à une présentation du livre lundi 7 mars. Apparemment, on aura droit à un petit-dèj royal. En plus d’emporter mes tupperwares, pour rapporter quelques victuailles, je prendrai donc quelques photos ;-).




j’ai découvert le format il y a un mois à peine, et en voulant en savoir plus, je suis tombé sur votre chouette article.
par contre depuis un an que ce format est sorti, ça n’a pas vraiment l’air de prendre. certaines fnac ont même arrêté de les vendre.
dommage je trouvais le format vraiment pratique.