Moqueries-parodies
  • Un auteur, sur son blog : « L’odeur du papier, sa texture, sa solidité… conneries. Autant d’arguments débiles pour défendre le livre alors qu’il possède de véritables atouts politiques et subversifs par rapport au Web. » Conforté par d’innombrables agacements sur la blogosphère (moi le premier).

Odeur livre Lodeur du livre (I)

  • Parfum à l’odeur de livres de Lagerfeld (démenti)
Résistance du papier

Mais résistance de la culture papier  (voir l’étude Harris Interactive et de GFK), qu’on retrouve partout :

  • Les pages qui se tournent dans les applications de lecture.
pages ibooks Lodeur du livre (I)
iBooks d’Apple
  • Les objets qui l’évoquent implicitement (encre, stylo, pliure, etc.)
eink logo encre Lodeur du livre (I)
Logo de eInk
Kobo logo pliure livre ebooks Lodeur du livre (I)
Logo de Kobo
book country penguin Lodeur du livre (I)
Logo de Book Country
Red Lemonade ebooks livre social social reading 300x111 Lodeur du livre (I)
Red Lemonade

Raisons de l’envahissement : présence dans la langue quotidienne (« écrire au fil de la plume », « la page blanche », « faire couler beaucoup d’encre », etc.), capacité, plus fondamentalement, à suggérer autre chose que lui-même, ô papier (univers culturels, légitimation), parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un support mais d’une technologie de l’intellect qui conditionne un rapport au monde, à l’existence et aux autres.

Déni réciproque de culture
  • Les tenants du numérique refusent aux tenants du papier une culture qui leur est propre : la « texture », « l’odeur » ne renvoient à rien d’autre qu’à la texture et à l’odeur; ils n’évoquent aucun monde. Conséquence (absurde) : quand ce critique-génétique craint, avec la mort du papier, la disparition des brouillons, il ne révèlerait que ses tendances fétichistes.
  • Les tenants du papier refusent aux tenants du numérique une culture qui leur est propre : le livre numérique manque de texture, d’odeur; il n’évoque aucun monde.

Deux positions, la même, malgré des tentatives d’harmonisation :

  • La peau de livre, peau de bête, comme moyen de camouflage-habillage (voir eBouquin).

Book Book Air Mac ebouquin 300x135 Lodeur du livre (I)

Alors, le livre papier devenu fou, crie maintenant sa présence, prend les formes les plus variées, organismes moléculaires, cellules qui se reproduisent à l’infini, présence impossible à faire taire, livres qui s’étirent, livres-paons qui font les beaux, livres-chenilles-pourris, viscères du lecteur exhibés, livres-papillons-sculptés :

livre contorsion brian dettmer 215x300 Lodeur du livre (I)
Brian Dettmer
livre viscère brian dettmer césare 300x180 Lodeur du livre (I)
Brian Dettmer
mike stilkey livre sculpture Lodeur du livre (I)
Mike Stilkey

Malgré nos moqueries-parodies, une résistance acharnée, donc, et toujours le même argument, « bête » mais curieusement tenace, celui de « l’odeur du livre ». Prenons-le au mot. Sans doute n’avons-nous pas proposé à ses tenants une réponse adaptée à ses interrogations; sans doute ne les avons-nous pas encore pris suffisamment au sérieux pour comprendre leurs inquiétudes ou, du moins, saisir un peu mieux leurs positions.

Condamnation antique et langagière

Première question alors, celle du mépris : pourquoi méprisons-nous « l’odeur du livre » ? Condamnation langagière (la « putain », étymologiquement, c’est celle qui pue; « quelqu’un qu’on ne peut pas sentir », c’est quelqu’un qu’on ne supporte pas) et antique. Déjà chez Aristote, où le sens olfactif est le plus inférieur de tous :

[...] nous disposons d’un odorat nettement inférieur à celui des autres animaux et aux autres sens qui nous appartiennent, alors que notre toucher a beaucoup plus d’acuité que celui des autres animaux (Aristote, Traité de la sensation et des sensibles)

Odorat,  élément de reconnaissance du barbare, qui n’est pas sorti de l’animalité. Or, sentir, c’est reconnaître à l’autre une odeur, une identité, une intériorité que trahit sa signature olfactive, impossible à masquer, sécrétion naturelle qu’il n’y a qu’à sentir pour l’identifier. Conséquence : celui qui ne sent rien est suspect; avec lui, aucun rapport de confiance n’est possible. Voilà l’origine de la scission entre les tenants du numérique et du papier, qui ne se reconnaissent pas et s’accusent d’inauthenticité. Quand nous entendons dire que le livre papier a une odeur, il faut en fait comprendre que les tablettes n’en ont pas : qu’elles n’auraient pas d’identité culturelle, qu’elles seraient suspectes, peu dignes d’une authentique culture humaine.

À l’inverse, « arôme » viendrait de culture  : l’odorat est un sens éminemment culturel, malgré son caractère primitif – en témoigne l’œnologie. Les tenants du papier le savent, qui en font l’une des marques les plus distinctives de leur culture, marque divine (« odeur de sainteté »), capable, par le jeu des synesthésies et des analogies, par ses pouvoirs d’enivrement bachique, de révéler une autre réalité, l’essence même des choses.

De l’inhalation à la digestion

En l’inhalant, s’ouvre en effet leur part d’intimité, action rendue possible par l’odorat qui tient les rènes du couple respiration-inspiration. En sentant un objet, une certitude implicite : qu’une partie de son corps-molécule, transportée par l’air, transitera-filtré par le mien, lieu de l’opération digestive.

L’odeur d’un corps, c’est ce corps lui-même que nous aspirons par la bouche, le nez, que nous possédons d’un seul coup comme sa substance la plus secrète et pour tout dire sa nature. (Sartre, Baudelaire)

Les métaphores utilisées pour parler de la lecture, édifiantes : « Dévorer une histoire », « Faim de livres ». Ainsi la passion se mesure-t-elle à la boulimie sur les réseaux socionumériques de passionnés de lecture (on parle de « gros lecteurs »). Chez les juifs aussi : l’enfant, en apprenant à écrire, trace des lettres sur une tablette recouverte de miel, qu’il lèche; chez les chrétiens : le corps du christ se consomme (hostie). Intégration de l’enseignement : par sa digestion qui vient au corps par l’olfactif et le gustatif.

Booken pub metro parisien 4 Lodeur du livre (I)

De la digestion à la mémoire

Odorat, outil de la mémoire, forgé par des siècles de littérature (chez Balzac, Proust, Nabokov, Gracq et dans toute la poésie arabo-persane bachique), outil qui identifie les choses, font qu’elles deviennent reconnaissables et, par conséquent, intégrable. Si nous nous déposons bien dans les objets qui nous entourent, la seule possibilité de recomposer son identité, c’est en effet de sentir son environnement. L’odeur, ce détail immense.

Qui voudrait pénétrer dans la zone de l’enfance indéterminée, dans l’enfance à la fois sans noms propres et sans histoire, serait sans doute aidé par le retour des grands souvenirs vagues, tels que sont les souvenirs des odeurs d’autrefois. Les odeurs ! premier témoignage de notre fusion au monde. [...] Chaque odeur d’enfance est une veilleuse dans la chambre des souvenirs » (Bachelard, Poétique de la rêverie)

Ce qui inquiète donc les tenants du papier : la possibilité d’ingérer un texte, de le mémoriser pour en faire un objet perpétuable, parteageable et, ainsi envisager sa propre histoire, notamment par le souvenir des moments de lecture, grâce à un savoir-faire corporel qui révèle un rapport à l’objet. Ainsi, si les pouvoirs de suggestion du papier sont si grands, c’est parce qu’ils renvoient d’abord aux possibilités d’une culture personnelle.

Techniques du corps et papier

Conditions culturelles déterminées par la nature même du papier, d’une très grande flexibilité. Derrière le feuilletage, le cornage, la pliure : lecteur-assis, détendu, concentré, derrière le support, la texture et l’odeur, les conditions d’appropriation d’un objet pour le faire sien rendues possibles par les techniques du corps à partir desquelles s’envisagent des régimes éditoriaux (magazines, romance-thriller pour lecture-plage-détente-gare).

Sculpture livre lecture anthropologie 1 Lodeur du livre (I)

Sculpture livre lecture anthropologie 3 Lodeur du livre (I)

Sculpture livre lecture anthropologie 4 Lodeur du livre (I)

Mémoire et support

On doit aux historiens du livre, aux médiologues et aux sciences de l’information et de la communication d’avoir réhabilité le support. Un texte n’existe pas sans un espace d’inscription (le papier, l’écran, etc.) qui conditionne sa lisibilité, sa réception,  porteur d’un imaginaire lié à tous ceux qui ont oeuvré (scribes, écrivains, imprimeurs, éditeurs, etc.) à sa naissance, qui assurent sa circulation-transmission et des rapports à la culture.

Ainsi, le passage du volumen (rouleau) au codex (livre) traduit le passage d’une lecture méditative, où les mains, occupées à dérouler le rouleau, ne sont pas autorisées à saisir une plume pour écrire, ou à feuilleter-comparer, à prendre de la distance avec le texte, l’annoter, le critiquer, comme le permettra alors le livre-codex, d’abord implanté dans les communautés chrétiennes qui en avaient besoin pour comparer les évangiles.

Les doutes sur l’utilité des tablettes numériques (« Mais à quoi ça sert un iPad ? ») révèlent donc plutôt, encore une fois, un questionnement sur leurs conditions d’appropriation, sur les possibilités d’une culture commune, qui ne serait pas réservée à une communauté (les geeks), sur leurs capacités de transmission-circulation.

Support communicationnel qui révèle une chaîne d’acteurs – éditeurs, auteurs, etc. aujourd’hui distributeurs-éditeurs – qui oeuvrent à sa promotion, qui assurent la fixation, la circulation et la transmission de notre culture. Refus de s’interroger sur le support : grave danger, discours d’escorte parfaitement intégré (« lisez, peu importe les conditions de lecture »), qui nie l’influence des médiateurs sur le message et l’information (sur la part d’information possible), sur la réception que nous en avons et sur la manière dont on l’interprète alors.

De Kobo à Facebook : circulation d’un fragment

Un exemple : Kobo sur iPad, qui permet de sélectionner une portion de texte pour la partager (« share ») sur les réseaux socionumériques depuis l’application (Facebook, Twitter) :

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kobo facebook grimm Lodeur du livre (I)

Capture d’écran 2011 06 08 à 08.18.56 Lodeur du livre (I)

Un passage, pour être compris, peut se limiter à être autonome, avoir une unité de sens; mais il ne sera pas saisi, c’est-à-dire contextualisé. Pour être considéré comme un fragment d’une oeuvre, comme renvoyant à un tout (l’oeuvre), le passage doit être traité éditorialement, être accompagné d’informations (titre, etc.) et, lorsqu’il offre un lien vers l’oeuvre à laquelle il renvoie pour être contextualisé, être lisible dans cette oeuvre.

Le passage et le fragment révèlent donc :

  • Une capacité-compétence du lecteur à choisir-sélectionner une portion, de manière à être compris, de manière à échanger, censés être révélateur de soi, compte tenu de l’auditoire susceptible de la lire.
  • Un dispositif de circulation qui donne des informations sur le fragment (oeuvre-liée, titres, etc.) et sur l’acteur qui permet la circulation (Kobo ici).

Quelle est la promesse du partage ? Celle de l’émulation autour de la portion partagée. En diffusant un passage sur Facebook, via Kobo, j’observe, dans le cas d’une publication sur le wall (différente du statut), la préservation du paratexte : le titre, l’auteur sont mentionnés et un lien redirige vers Kobo. Mais si je publie le passage en tant que statut, le paratexte disparaît : seul les guillemets viennent indiquer que je n’en suis pas l’auteur; la marque Kobo appose alors son sceau. De la même façon, le partage d’une note se fait de la façon suivante : ce que j’ai écrit sert de statut, tandis que ce que j’ai commenté (le passage) est situé au-dessous. Or, la mention « My Reading Life with Kobo » apparaît sous le titre, ce qui semble indiquer une inclusion dans le paratexte et, par conséquent, un appel à aller davantage vers Kobo et l’oeuvre que vers la portion dans l’oeuvre.

Le grand défi, donc, comme le faisait remarquer Hadrien Gardeur de Feedbooks (voir sur eBouquin) : adopter une url pour chaque note/extrait partagés, de manière à renvoyer directement, dans l’oeuvre, à la note/extrait dans son contexte, sans avoir à la retrouver, au moyen des outils de recherche, après l’avoir achetée. À cette condition notamment que l’enseignement, la digestion, la mémorisation, la culture, peuvent être possibles.

Que trouve-t-on dans le ventre d’un lecteur ?

À cette question : que trouve-ton dans le ventre d’un lecteur papier ? le livre mille fois centenaire apporte donc une réponse claire, que Su Blackwell avec ses livres sculptés, digérés-exhibés, révèle.

Une réponse à la question : que peut-on trouver dans le ventre d’un lecteur numérique ? doit maintenant être trouvée, en examinant entre autres, en plus de la contextualisation-dissémination, quelles techniques du corps, c’est-à-dire quel type d’appropriation de l’information, sont autorisées par les tablettes numériques de lecture.