Guy Cadou Pourquoi les morts nous écrivent ils si souvent ?Goethe, rapporte René Guy Cadou (1920-1951), estimait que tout ce qu’il écrivait était testamentaire. La posture romantique et la théâtralisation postume sont manifestes, qui souhaitent contrôler, même après la mort, l’image du poète, la fixer et rejeter les commentaires qui s’écarteraient de l’analyse de ses seuls écrits, selon l’idée que l’édifice s’érige au présent et en présence du mort à venir. Mais trop, déjà morts, ont cherché à écrire à leurs vivants pour qu’on arrête d’ironiser et commence à les écouter.

René Guy Cadou eut en effet très tôt le sentiment qu’il allait mourir :

« Ce sera comme un arrêt brutal du train
Au beau milieu de la campagne un jour d’été »

Marié à la jeune Hélène, qui perpétue encore aujourd’hui sa mémoire et contribua à son édification, elle-même précieuse poète et dans sa lumière, René Guy Cadou ne fit pas de son oeuvre le mausolée d’une vie qu’il savait brève, ni peut-être son testament, mais l’énergie par laquelle sa femme devait commencer à écrire (« il me donna la parole »). Que laissa Guy à Hélène pour que, bien des années après, elle choisit à son tour, déjà morte – comme le sont tous les poètes – de s’adresser à ses vivants ?

Sans doute suffit-il de la lire pour le comprendre :

« Nul d’entre [nous] n’oubliera ces profondes auberges où les cuivres rougeoient, les prés comme des salles de bal, sous les pommiers, les champignons roses qui poussent en fer à cheval, derrière les haies, le pressoir de pierre, près du jardin. Nous faisions rôtir le chevreuil, griller les châtaignes, mettions à cuire, sur le poêle communal, de copieux civets de lièvre, relevés de cidre et de châtaignes. »

Le don de la poésie n’est pas – seulement – celui de la mort, mais, dans le calme frais des maisons matinales (ma mère ainsi me disait : « comme j’aime sortir le linge le matin ! »), l’espace et le don de la célébration, celle qui, châtaignes à la main, impose la présence du monde dans un élan vital qui unit le geste à l’élément. Dans cette fête, chaque objet – pressoir, pierres qui poussent sous les arbres, lièvre, champignons, pommiers, auberge également – vibre sur la même corde de l’être et bientôt, aucun d’entre eux ne diffère de l’autre parce que chacun est écrit de l’écriture de l’autre. Si, en effet, comme nous le révèle Novalis, une même écriture chiffrée circule dans le monde (Swedenborg parlerait lui plus simplement de « correspondances »), alors il nous appartient d’en apprendre l’alphabet. C’est sans doute ce que Guy donna à Hélène : l’occasion répétée de déchiffrer le sien, c’est-à-dire le sentiment, chaque fois renouvelé, de lui écrire une nouvelle lettre d’outre-tombe, dont elle ne devait fixer et voir les lettres que dans une lecture et une écoute du monde.

Nous devons dire à nos proches que nous allons mourir

Nous devons dire à nos proches que nous allons mourir, et que le lierre recouvrira nos lampes, non pas pour les préparer à notre mort à venir, mais pour les pousser à chercher notre présence dans les signes du monde, leur léguant ainsi le don de lecture, qu’ils adresseront à leur tour, dans le geste de l’écriture, à leurs vivants.

Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison
A sept ans comme il faisait bon
Après d’ennuyeuses vacances
Se retrouver dans sa maison

La vieille classe de mon père
Pleine de guêpes écrasées
Sentait l’encre le bois la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été

(René Guy Cadou)