Steve Jobs mort RIP 300x194 Steve Jobs et notre mort à venirDe Steve Jobs, je ne retiendrai qu’une chose : celle de l’homme qui se préparait à mourir. On peut en effet voir en lui un esthète, qui a assuré le passage de l’informatique au numérique et dissous ses objets de manifestation dans leur environnement, voire peut-être même un anthropologue du geste, soucieux de placer le corps au centre de l’opération de saisie; mais on peut aussi ne faire de lui qu’un marketeux talentueux – certains s’y risquent bien, dans leur tentative pour relativiser des hommages qu’ils estiment, à tort ou non, excessifs – ou le prometteur d’une religion pour laquelle des temples (les Apple Stores) auront été construits et des territoires sauvagement conquis; mais on manquerait, je crois, l’essentiel.

Car conquêtes économiques et diffusion large de produits n’avaient peut-être qu’un but : donner au mort à venir non pas le sentiment d’être commémoré quotidiennement, dans chaque geste d’activation de ces mêmes produits, ni celui de ne pas être oublié – ce serait se livrer à un épanchement abusif de la part d’un émotif -, mais la certitude, en négociant chaque fois avec la mort, d’une part de repousser le rendez-vous qu’elle lui avait fixé et, d’autre part, lorsqu’il ne put plus l’éviter, c’est-à-dire au moment même où il posa la dernière pierre de son mausolée , d’avoir l’assurance que le rituel funéraire serait activé dans le regard qui contemple ses objets.

La mort de Steve Jobs est peut-être son dernier coup de génie.

Jusqu’à la fin, leur pacte aura ainsi été honoré. Il obtint en effet le droit de connaître la date où il mourrait. En août, il s’était alors retiré et avait commencé à ranger patiemment, sans aucune résignation – il savait -, dans l’attente d’un événément qu’il ne chercherait maintenant plus à éviter, ses affaires. Il ne disposait pas du temps infini des angoissés qui, de peur de mourir, ont arrêté de vivre; il disposait seulement du temps de mourir et ce temps-là aussi il l’avait choisi. La mort de Steve Jobs est peut-être son dernier coup de génie.

Car de la même façon que les dignitaires égyptiens en appelaient aux scribes à visiter leurs tombeaux et à le marquer, qui apposaient alors, insouciants – sur les peintures décoratives – des graffiti, ignorant qu’ils activaient, grâce à leur regard scriptural, le rituel funéraire qu’elles portaient, dans un échange de bons procédés (les scribes, à leur tour, faisant trace, venaient inscrire leur passage), Steve Jobs nous invite chaque jour, en tenant ses objets funéraires, à répéter les scènes qu’il aura toute sa vie peintes sur le mur de nos écrans et dont nous profitons pour écrire à notre tour, sans toujours le savoir, notre mort à venir.

(En souvenir d’une conversation avec Nadia)