Les expériences se multiplient en matière d’arrêts : on arrête la télé, on arrête internet, on arrête l’électricité, on arrêt-cardiaque, on arrêt-travail, on arrête la ville, la vitesse, le métro pour s’ouvrir un temps à une pleine conscience dont ces objets et ces lieux seraient dépossédés. On se prend ainsi, à lire tous ces témoignages de sages venus nous dire combien on se trompait, à rêver de marcher à quatre pattes et d’ouvrir son coeur malade à la nature et à la forêt, seules dignes de contemplation, seules capables de nous révéler à l’instant présent.

bibliotheque livres marc jahjah e1328778432143 Test : jai arrêté de lireJe décidai donc à mon tour (« Pas de raisons que ce soit toujours les mêmes qui innovent et expérimentent »), dans la lignée de mes maîtres et dans l’espoir d’accéder à cette plus haute réalité qu’ils me décrivaient, de tester un arrêt : l’arrêt de lire. Première étape : bannir tout ce qui avait jusque-là incarné à mes yeux l’objet même de la lecture : les livres. J’aurais pu les ignorer, faire comme s’ils n’avaient jamais été là mais il m’aurait alors fallu oublier qu’ils me servent d’assiettes, de meubles, de fauteuils, de lit, de coussins (je ne sais dormir que sur des surfaces dures), de bureau et qu’il m’arrive même parfois, un peu fou, de les ouvrir.

Je finis par m’en débarrasser avec difficulté (comme mon voisin ne supporte pas les autodafés – il est soi-disant asmathique… –, je dus détacher chacune des pages de mes livres pour les livrer à mes poissons-mâcheurs) et pus ainsi savourer quelques heures seulement les charmes de la halte.

Car très vite, je réalisai combien mon expérimentation était incomplète. Je m’étais en effet défait de tous mes livres, mais que me fallait-il maintenant faire du paquet de céréales dont j’aimais relire chaque matin les indications nutritionnelles et dont je suivais scrupuleusement les indications de peur de ne pas profiter pleinement des bienfaits qu’elles annonçaient (« 30g de céréales avec 125ml de lait demi-écrémé couvrent au moins 25 % des AJR en 8 vitamines, fer et calcium ») ? Je remplaçai bientôt les céréales par du pain et du beurre que je disposai dans des boîtes hermétiques sans inscription pour m’éviter d’avoir à les lire. Je jetai également, dans un geste de colère, après m’être rendu compte que je les lisais aussi, non seulement les notices des boîtes de médicaments, mais ces boîtes mêmes, pleines d’indications, en plus des tubes qu’elles contenaient – eux aussi contaminés par l’honteuse inscription – et dont j’extrayai la substance médicamenteuse que je plaçai dans des bocaux vierges d’écrits et de tout autre littérature de toilettes.

Ma maison était ainsi devenue un espace de paix, stérilisée, sans lettres, mots ou phrases pour en perturber l’équilibre et m’extraire de mon ascèse. Jusqu’au moment où il me fallut sortir (ma mère m’avait en effet chargé de poster une lettre au Président de la Société Gastronomique des Autres-Méditerranéens-D’Ailleurs, avec qui notre famille entretient d’excellentes relations – la diaspora libanaise a appris à se sentir partout chez elle, à part au Liban – , pour lui demander de venir expressément, « car la situation internationale l’exige » (sic), goûter son taboulé – « Le vrai, avec du persil et un peu de burgoul »). Je regardai donc de ma vitre pour vérifier l’absence de toute inscription (et pour une fois je me réjouissais de savoir que la plaque d’immatriculation de ma rue parisienne n’avait toujours pas été remplacée – post-it urgent : me rappeler de faire mon devoir citoyen en écrivant au maire du 20ème). Rien à signaler. Je sortis donc plus que moins rassuré, quand je tombai nez à nez (qu’elle avait très beau d’ailleurs, fin, élancé et racé) avec une affiche publicitaire embusquée.

Quelque chose d’étrange se produisit. Car je n’assemblais plus les lettres, les mots et les phrases pour les dépasser dans le message qu’ils produisaient, je n’en annulais plus la présence matérielle : je les voyais. Les lettres qui composaient le mot « cheval », par exemple (l’affiche faisait la promotion de sa viande), m’apparurent tout à coup comme des êtres dont je pouvais suivre les courbes, les humeurs et les couleurs. Ainsi, le « C » correspondait bien à l’image que je me faisais d’une cuisse de cheval (qui repose sur des jambes arquées mais ma vision est peut-être déformée par le plaisir que j’ai à la manger), le « h » à sa crinière, le « e » à ses yeux en amande, le « v » à l’arrière-train, le « a » aux oreilles et le « l » à son dos vu depuis le ciel.

Fasciné par ma découverte, j’oubliai de poster ma lettre (cet oubli fut probablement la cause des débats devenus familiers entre libanais et Autres-Méditerranéens-D’ailleurs au cours desquels chacun revendique la paternité de plats nationaux – feuilles de vigne, hommos, taboulé, etc -), j’oubliais donc de poster ma lettre et partis chasser le cheval dans le Paris dangereux, le Paris extra-muros où des hordes de bêtes scripturales recouvrent les murs des villes. Or, comme une affiche publicitaire m’invitait à goûter au steak de cheval, je décidai que notre première rencontre de visu se ferait dans un restaurant. Je me rappelai tout à coup l’ambition que je m’étais fixé : ne plus lire. Mais comment voulez-vous commander quelque chose dans un restaurant sans pouvoir consulter son menu ? (d’autant que j’aime l’avoir pour me donner l’illusion d’un choix, bien que je déteste avoir à choisir – une étude a en effet montré que face à trop de produits dans un supermarché, le consommateur renonce à en choisir un – a-ton ainsi déjà mesuré les effets négatifs de notre liberté et de notre libre-arbitre sur notre économie et notre santé ? Seules les tyrannies réussissent.)

Le soir, épuisé par toutes ces réflexions philosophiques et finalement affamé (car le serveur était incapable de se rappeler ce que j’avais commandé la dernière fois au gramme près – or, je fais un régime strict depuis que j’ai vu cette photo de moi circuler !), je rentrai enfin à la maison, le mot « Fusil » à l’épaule et mon sac plein d’affiches publicitaires arrachées (pour capturer des chevaux, il me fallut extraire plusieurs fois le mot « herbe » de publicités diverses et avariées – mais beaucoup avaient déjà gelé). La porte coinçait. Je retirai alors une feuille de papier de mon sac sur laquelle j’écrivis : « Bâton-De-Voleurs »" que j’utilisai pour la forcer; impossible de rentrer. En la repoussant plusieurs fois d’un coup d’épaule pour voir ce qui la gênait, suffisamment pour me composer une image imparfaite de l’objet à partir des fragments que j’entr’apercevais, je compris : les pages des livres avec lesquelles j’avais nourri les poissons-mâcheurs étaient pleines d’une littérature gastronomique (light pourtant) dont ils se régalèrent au point de devenir des Baleines-Avec-Des-Bosses.

Dans un geste de fureur, elles éclatèrent la porte avec leur Queue-De-Baleines-Avec-Des-Bosses-Qui-Etaient-Pleines-De-Yeux-Et-De-Bouches-Pour-Vous-Dévorer-Sans-Foi-Ni-Loi-Ni-Rien-Pour-Le-Salut-De-Votre-Pauvre-Âme. Lorsqu’elles virent mes affiches publicitaires, affamées de mots, elles [...]

oiseau baleine twitter Test : jai arrêté de lire

———————— Note de l’éditeur ————————

L’histoire s’arrête ici. Tout porte à croire que Marc Jahjah a été mangé par ces baleines – sans foi ni rien pour votre salut – dévoreuses d’affiches et de mots en cavale… Mais l’Oiseau-Twitter – que d’autres appellent aussi le Simurgh – permit de comprendre les derniers instants de sa (trop) brève vie et d’en reconstituer le parcours (c’est bien ce récit authentique que nous proposons à la lecture, dont nous corrigeons seulement les temps et les quelques coquilles), comme il consigna sur chacune de ses plumes l’épitaphe de sa mémoire.

Baleine Avec Des Bosses Pour De Vrai Test : jai arrêté de lire