Les pop-up livres numériques existent : ce sont des représentations numériques des livres pop-up de notre enfance, livres qu’on ouvre et qui monte des monstres-châteaux. Démonstration :

http://mediatheques.villeurbanne.fr/2010/12/exposition-pop-up-les-livres-saniment/visuel-pop-up-7-alice/
Le livre que je découvre aujourd’hui est d’une autre nature : c’est un livre pop-up en réalité augmentée, un livre-poésie-papier auquel l’écran donne une extension numérique dans une approche transmédia.
Publishers Weekly s’était penché en mars sur les rapports entre poésie et livres numériques et notamment sur la difficulté, dans un fichier ePub, de conserver la mise en page initiale (sauts de ligne, blanc, etc.). L’article confirmait que l’image du texte, autant que le texte, participait aux conditions de sa réception et que le format PDF, trop souvent décrié, pouvait être indispensable. D’autres solutions s’offrent pourtant : codage méticuleux – laborieux mais nécessaire - pour chaque livre; conscience plus aiguë des poètes au format qui accueillera leur production, à partir duquel ils écriront alors; projets de numérisation novateurs.
Ou réalité augmentée. L’intérêt du dispositif présenté repose sur la flexibilité permise au texte, potentiellement réajustable, en deux-trois clics, qui fait de l’écran un espace modulable et interroge les conditions de la lecture. Ainsi le texte défile-t-il parfois, sans arrêt possible, refusant au lecteur l’exercice de son statut; d’autres fois, le changement de position du livre fait de lui un lectacteur qui agit sur la marche du texte, le brise, le forme.
Potentiels de la littérature numérique : révéler le langage, nous en faire prendre conscience, réaliser visuellement les métaphores que nous utilisons (« Faire couler beaucoup d’encre », etc.) sans nous en rendre compte, repousser l’effet anesthésiant de l’habitude qui banalise la langue, bref, réveiller le corps caverneux des mots et montrer l’influence de leur espace d’inscription sur leur lisibilité et leur réception. Ainsi la page, interrogée dans cette création : « Page, don’t cage me », texte qui demande sa libération, page-cadre accusée.
Ce livre illustre ainsi la différence entre page et écran (« page-écran » ? abus de langage) : taillée, rectangulaire, aux dimensions humaines, la page, qui emprunte sa terminologie à l’anatomie humaine (« en-tête », « pied-de-page », etc.), est sédentaire, et ce qui s’y inscrit ne déborde pas ou, dans le cas des livres pop-up, s’étire selon une logique définie alors que, sur l’écran, le texte, nomade, semble toujours en transition ou potentiellement modifiable. Pour autant, cette liberté se meut bien dans un cadre, l’écran, qui l’accueille et lui impose également ses lois, à travers des options et des parcours aussi définis. C’est pourquoi la liberté est ici envisagée dans un interstice (« entre ») qui veut emprunter (ou croit emprunter) aux deux supports (livre, écran) un peu de leurs propriétés, sans être (mais c’est une illusion) entravé par l’un ou par l’autre.
Confrontation-silex des deux supports : l’un sans l’autre ne permet pas la lecture. L’entravement n’est alors plus seulement où l’on croit : dans l’écriture en amont, imposée par le support, mais dans les conditions mêmes de la lecture, impossibles sans la réunion des deux éléments. Ainsi la nécessité de l’écriture poétique, sa loi, passe moins par l’impossibilité de déplacer tel mot sans compromettre le poème – c’est-à-dire par l’acte d’écrire, réalisé par le poète – mais par l’action du lecteur, lieu où se produit le texte, qui réunit les deux objets pour lire.

